L’Âge d’Or – Shades Of Us

Si le label XVIIIème Péninsule fait parti des maisons de disques les plus originales parisiennes, c’est tout simplement parce que le roster sait allier musique et création visuelle hors-normes. Et L’Âge d’Or en fait parti justement. Le trio parisien composé de la tête pensante Valentin Fayaud, chanteur et compositeur, de Yohann Henry (batterie, machines, percussions) et de Nicolas Michel (conceptueur visuel) qui possède déjà à son actif une poignée d’EPs de grande qualité entre 2013 et 2015. Avec leur premier album Shades of Us, les parisiens comptent élargir leurs horizons audiovisuels.

Flirtant entre IDM, electronica pure et dure, post-rock et musique avant-gardiste, L’Âge d’Or sait entraîner son auditeur dans des contrées sombres et toujours aussi inattendus. Les sons de cloche de « Heat » sont là pour implanter le décor aussi bien lugubre qu’intrigant avant que n’intervienne la voix torturée et auto-tunée de Valentin Fayaud noyée sous un océan de textures inquiétantes passant de l’ambient expérimental à la drum’n’bass sur les dernières secondes de l’opus. Le programme des sept morceaux se résume à de l’inattendu et il faudra avoir le cœur accroché.

Tandis que l’on nage dans le néant sur les morceaux downtempo comme « Kodokushi » et « Savior » et d’autres titres plus complexes avec « Annihilation », « Ov3rflow » et « Pray » qui laissent intervenir des influences world sans être incongru, L’Âge d’Or jouit d’une incroyable liberté artistique. Libre à nous d’interpréter leur musique pas accessible certes mais incroyablement visuel et poignant avec un Shades of Us qui se conclut avec le très bel instrumental nommé « Asha ». En 36 minutes, le trio parisien nous entraîne dans leur univers parallèle indescriptible à travers leur electronica métissée, introspective et métallique.

Note: 7.5/10

Thundercat – Drunk

L’année 2015 aura été l’année de tous les records pour Thundercat et pour son acolyte Flying Lotus. Ils sont à l’origine du chef-d’oeuvre To Pimp A Butterfly de Kendrick Lamar, The Epic du saxophoniste Kamasi Washington. Et en plus de cela, l’EP du bassiste farfelu The Beyond/Where The Giants Roam (chroniqué ici) paru cette même année fera enfin parler de lui. Mais jusqu’où ira-t-il ? Il ira tout simplement jusqu’à se bourrer la gueule comme en témoigne son nouvel album toujours aussi passionnant nommé Drunk.

Celui qui a collaboré avec Erykah Badu, Sa-Ra Creative Partners, Mac Miller et autres Childish Gambino et celui qui est du genre à porter les armures de Vegeta en mode Saiyen sur scène (mes vrais mangakas savent de quoi je parle) décide de nous embarquer dans une odyssée excentriques où on suit ses déboires avec l’alcool pendant 23 morceaux qui sont du pur concentré de jazz-funk cosmique et expérimental comme il a l’habitude de nous concocter avec son pote FlyLo. Quand Alice au Pays des Merveilles rencontre Very Bad Trip, ça donne donc Drunk avec un Stephen Bruner  qui porte le costume de « Captain Stupido » complètement potache qui pète, qui miaule et qui boit comme un malade pour oublier sa dépression.

Avec son falsetto angélique et ses prouesses à la basse, Thundercat continue de nous impressionner avec sa palette musicale toujours aussi riche avec des compositions célestes dont seul le beatmaker californien a le secret (« Uh Uh », « Bus In These Streets », « Jethro », « Day & Night »). Le producteur attitré de Kendrick Lamar, Sounwave en profite pour lâcher trois prods dans la pure veine du label TDE (« A Fan’s Mail (Trong Suite II) » où on l’entend miauler justement, « Blackkk » et « Lava Lamp »). Et quand on parle du rappeur californien, il en profite pour lâcher un couplet de façon classe et élégant sur le nostalgique synthétique de « Walk On By » tout comme Wiz Khalifa sur le stellaire « Drink Dat ». Et on peut également compter sur l’apparition des héros du soft-rock d’antan que sont Michael McDonald et Kenny Loggins sur le single très 80’s « Show You The Way » ainsi que Pharrell Williams sur les dernières secondes du spatial « The Turn Down » avec un propos en faveur pour le mouvement Black Lives Matter.

Drunk est aussi l’album le plus introspectif du bassiste car il permet de montrer tout de même son âme d’adulescent toujours aussi hyperactif. Il y évoque une addiction pour les jeux vidéos sur la prod futuriste puissante de Mono/Poly qu’est « Friend Zone » mais ira plus loin lorsque les sonorités 16-Bits font surface sur les complètement barrés « Jameel’s Space Ride » et « Tokyo » clamant sa culture geek. Avec toujours cette dose d’ironie parsemé par ci par là, il n’hésite pas non plus à politiser ses discours et à dresser l’alarme sur les addictions aux réseaux sociaux et aux smartphones. On peut donc faire un rapprochement entre l’addiction (vraie ou fausse) à l’alcool de Thundercat ainsi que sa descente aux enfers qui est pour le coup un véritable concept pour le moins ingénieux. Certains reprocheront le manque d’improvisations instrumentales avec son instrument fétiche ainsi que certains qui ont un goût d’inachevé (ça a toujours été le vilain mini-défaut de FlyLo d’ailleurs) mais personne n’enlèvera le fait que le bonhomme réussit à moderniser le jazz grâce à un travail personnel et bien interplanétaire, moins retentissant que The Epic cependant. Santé !

Note: 9/10

D.D. Dumbo – Utopia Defeated

Nota bene: Cette chronique a été rédigée en octobre 2016 mais n’a jamais été publiée. Elle a été mise à jour en mars 2017.

D.D. Dumbo a fait ses premières classes avec son premier EP Tropical Oceans en 2013 mais il s’est véritablement fait remarquer au Pitchfork Music Festival Paris l’année suivante. Depuis cela, le prodige australien s’est fait de plus en plus connaître et on ira jusqu’à le comparer à tUnE yArDs en raison de ses compositions fantaisistes et colorées. Il fallait être très patient pour qu’on ait enfin un premier album du bonhomme et au final, ce Utopia Defeated ne nous déçoit pas du tout.

Oliver Hugh Perry est armé de nombreux pédales d’effets ainsi que de sa guitare pour nous balancer un son kaléidoscopique entre pop psychédélique, new wave, blues, fusion, rock, jazz et musiques du monde. Ce métissage musical fait incroyablement son effet surtout lorsque l’on écoute des morceaux pour le moins exotiques comme « Walrus » et ahem… « Satan » où la voix de l’Australien se fond parfaitement dans la masse. Incroyablement rythmé et totalement décalé, D.D. Dumbo ne laissera personne indifférent surtout avec de bonnes trouvailles telles que « Cortisol » et « King Franco Picasso » franchement rock.

On y croise donc des synthés, des percussions endiablées, des rythmes effrénés, des lignes de guitare luxuriants et on traverse les 5 continents en fermant tout simplement. Il arrive que quelques moments de quiétude s’installent et ce n’est pas pour nous déplaire. La ballade émouvante de « The Day I First Found God » et les accents blues-folk de « Toxic City » ainsi que l’électro-folk de « In The Water » seront là pour nous emporter comme bon nous semble, tout en restant hypnotiques. Il ne manquera plus que « Brother » et « Oyster » pour relancer la machine mais sous un signe d’apaisement cependant.

Utopia Defeated est donc l’accomplissement parfait de D.D. Dumbo en dix chansons colorées sans temps mort formant presque une boucle tellement on se laisse hypnotiser dès la première écoute. L’Australien n’aura pas fini de faire parler de lui.

Note: 8/10

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Deep Throat Choir – Be OK

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Quel est le lien entre Totally Enormous Extinct Dinosaurs et Landshapes ? C’est tout simplement Luisa Gerstein qui a officié sur les deux groupes et qui a décidé de fonder un groupe bien particulier nommé Deep Throat Choir en 2013. Alors, je vous arrête de suite (je vous vois les petits coquinous), c’est tout simplement une allusion au film pornographique des années 1970 parlant de cette pratique de la « gorge profonde ». La Londonienne a décidé de nommer son groupe comme ça, rien de plus à ajouter. Ah si, on compte une chorale 100% féminine (avec des membres du groupe Peggy Sue et Stealing Sheep entre autres), une basse et une batterie, le tout réuni sur un premier album pour le moins détonnant Be OK.

S’ouvrant sur les harmonies vocales attendrissants du morceau impeccable « Ada », Deep Throat Choir nous donne une bonne leçon de chant lyrique avec son duo basse-batterie toujours au point. Il en est de même pour le dernier morceau-titre hypnotique qui nous envoie valser pendant 3 minutes. J’ai lu quelque part que Luisa Gerstein et son groupe d’antan Lulu & The Landshapes a eu un déclic lorsqu’elle a repris « You’re Gonna Miss Me » de la Carter Family, toujours disponible sur YouTube d’ailleurs. On peut comprendre ainsi son envie de retenter cette expérience à travers cet opus renversant.

Hormis ces deux compositions originales, Be OK ne comporte que des reprises plutôt réussies, comme le « Ritual Union » du groupe Little Dragon, le « Hey Mami » de Sylvan Esso ou encore « Stonemilker » de la légendaire Islandaise Björk sans jamais dénaturer les originaux. Original, tout à fait comme la reprise du classique house de « Burning » de MK en une version on ne peut plus funky. Et le fait qu’elles ne choisissent que de reprendre des standards d’artistes et groupes féminins (Electrelane, Amy Winehouse, Wildbirds and Peacedrums qui est un duo masculin/féminin…) n’a rien d’anodin, bien au contraire. C’est pour nous prouver que les femmes ont du coffre, sans tomber dans le mauvais jeu de mot ou dans le mauvais goût. Et ce Be OK est indirectement un véritable plaidoyer pour la femme. Merci qui ? Merci Deep Throat Choir !

Note: 8.5/10

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The Flaming Lips – Oczy Mlody

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C’est vraiment difficile de cerner le gros délire de The Flaming Lips ces derniers temps. Depuis leur dernier et sympathique album The Terror paru en 2013, Wayne Coyne et ses compères ont multiplié les projets aussi extravagantes les uns que les autres avec le fameux With A Little Help From My Fwends, album-hommage du Sgt. Peppers des Beatles ou encore l’album collaboratif avec euh… la chanteuse ex-starlette Disney devenue grosse cochonne Miley Cyrus en 2015. Vous pensiez qu’ils étaient trop loin pour nous ? Détrompez-vous car le groupe d’Oklahoma City le sommet du n’importe quoi avec leur nouvel album Oczy Mlody (« Les yeux du jeune » en polonais).

Si vous avez du LSD à portée de main, vous allez beaucoup adhérer à ce nouvel album aussi bien barré que trippant. The Flaming Lips suit la ligne textuelle de ses prédécesseurs en mélangeant influences psychédéliques et dream-pop électroniques. On commence tout en douceur avec l’introduction instrumentale avant un « How ?? » nous embarque dans le cosmos. On connaît la réputation d’excentricité que s’est forgé Wayne Coyne et Oczy Mlody nous donne un nouvel aperçu avec un hypnotique « There Should Be Unicorns » au groove électronique prononcé qui est interrompu par un speech loufoque de l’humoriste allemand Reggie Watts ou bien le quasi-instrumental futuriste »Niegdy Nie (Never No) ».

Pourtant après plusieurs écoutes, on se dit que Oczy Mlody n’est pas si bordélique et étrange que ça en a l’air car on plonge à nouveau dans la psychologie décalée de ses créateurs et on parvient à saisir leurs excentricités. Ainsi, on se laissera impressionner par des étrangetés comme les robotiques « Galaxy I Sink », « One Night While Hunting for Faeries and Witches and Wizards to Kill » et « Listening to the Frogs With Demon Eyes » se révélant par leur beauté cachée à travers tous ses gadgets électroniques, les synthés spatiales, les notes de piano parsemées par ci par là et quelques guitares suspendues. The Flaming Lips nage de contradiction en contradiction, passant à la synthpop pitchée de « Do Glowy » à la ballade remplie de sincérité qu’est « The Castle » mais il faudra attendre la toute fin pour montrer la véritable cohérence de l’opus avec la triomphante « We A Family » chanté aux côtés de Miley Cyrus. Et oui, encore elle !

Si les albums précédents comme The Soft Bulletin, The Terror ou même Yoshimi Battles The Pink Robot étaient sacrément étranges et barrés, Oczy Mlody en est tout autant. En fait, on a l’impression que c’est un mélange des albums précédents du groupe d’Oklahoma pour en faire un cocktail psychotrope avec un soupçon de futurisme en plus. Wayne Coyne a plutôt bien réussi leur volonté de fusionner Syd Barrett et A$AP Rocky sur cet opus même si il faudra beaucoup d’écoutes pour adhérer à ce long trip venu d’un univers parallèle. A condition de prendre de la LSD, du Xanax et du Fluoxetine avant d’appuyer sur la touche Play.

Note: 7/10

Jenny Hval – Blood Bitch

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Décidément, on n’aura pas fini d’en entendre parler de cette demoiselle. Jenny Hval a connu l’ascension avec son album Apocalypse Girl paru en juin 2015, une ascension musicale qu’elle aura tant mérité après quatre albums précédents ayant connu un succès limité. Mais la Norvégienne ne compte pas s’arrêter là car pour cet automne, elle nous offre une nouvelle bande-son adéquate pour cette saison du nom de Blood Bitch qui se veut bien conceptuel.

Pourquoi conceptuel ? Tout simplement parce que Blood Bitch raconte l’histoire d’un vampire qui voyage dans le temps. Attention, on est loin de la saga à l’eau-de-rose de Twilight car l’artiste expérimentale va pousser le vice beaucoup plus loin en rajoutant qu’il s’agit tout simplement de sang et de… menstruations et tout d’un coup, le concept prend son sens. Après une introduction cinglante du nom de « Ritual Awakening » où on l’entend susurrer: « It’s so loud and I get so afraid, so I start speaking », voilà que débarque les morceaux suivants « Female Vampire » s’enchaînant avec sa transition impeccable de l’instrumental « In The Red » (« It hurts everywhere », peut-on l’entendre essoufflée après s’être échappé des vampires) où l’on plonge dans une atmosphère aussi bien inquiétante qu’envoûtante.

Et pour sûr, Jenny Hval reste avant tout avant-gardiste dans sa démarche. Entre passages presque dronesque comme sur « Untamed Region » comportant un sample de la voix du cinéaste britannique Adam Curtis qui fait référence à la fois où l’artiste a eu ses règles pour la première fois (« Then next time I wake up, there’s blood on the bed. Didn’t know it was time yet. Or is it… not mine ? » ) et des titres électro-pop rappelant furieusement Bjork à l’image de « Conceptual Romance » (qui est à coup sûr le chef-d’oeuvre de l’opus avec ses paroles bouleversantes comme « I don’t know who I am but I’m working on it ») et « The Great Undressing » aux nappes synthétiques bien froides et aux loops renversants sans oublier la voix de la demoiselle qui est aussi bien innocente qu’alarmant. Et parfois, un peu de folie s’implante en plein milieu de disque, à l’image du très très très étrange et flippant « The Plague » qui est plus une pièce bien avant-gardiste avec ses multiples collages sans queue ni tête digne d’une oeuvre lynchienne. A vos risques et périls, les gars ! Mais bien évidemment, un peu de douceur fait tout de même du bien dans cette atmosphère de bruts comme la pop sublime de « Secret Touch » ou même la conclusion « faussement » angélique de « Lorna » qui se clôt par un « No one ever told me or taught me not to contain it/It kept existing, but there was no language/Does anyone have a language for it ? Can we find it ? ». Voilà la question que tout le monde se pose: qu’est-ce que le désir en fin de compte ?

A vrai dire, on n’a aucune indice ni aucune réponse directe à proposer mais toujours est-il que Blood Bitch est sans conteste son oeuvre la plus tourmentée mais aussi la plus attachante que la Norvégienne ait pu confectionner d’ici là. En explorant une thématique obscure, elle parvient à nous emmener dans un univers parallèle où les sens sont altérés et les ambiances changent à bon escient afin d’entraver n’importe quel confort. Et le résultat est juste éblouissant, à un tel point que l’on perd notre sang froid tout court.

Note: 8.5/10

Bon Iver – 22, A Million

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Bon ben je pense que ça sera pas nécessaire de vous raconter l’histoire d’un jeune musicien dont son ancien groupe s’est séparé, dont sa copine l’a largué et dont son père fut souffrant et qui s’est pour le coup exilé à Eau Claire, dans le Wisconsin pour donner naissance à un premier album indie folk du nom de For Emma, Forever Ago en 2007-2008. Tout le monde la connaît par cœur et pourtant l’histoire de Justin Vernon a tout d’une success story. Car en 2011, il mettra la barre plus haute avec son second album Bon Iver, Bon Iver où il incorporera plus d’instruments (batterie, cordes, cuivres, etc…). Et là encore, je ne vous apprends rien, il s’est affiché presque partout entre son nouveau groupe Volcano Choir a rencontré son petit succès, ses collaborations avec Kanye West, James Blake, ses productions pour les autres (The Staves, Kathleen Edwards…), son festival Eaux Claires Music Festival, ses compositions pour le cinéma… Bref, tout roule pour le bonhomme. Enfin, je l’espère…

Sauf que pendant ces cinq années de silence, il y a eu un burn-out, des crises d’angoisse et des questions existentielles qui ont longtemps hanté le musicien. Et de ce fait, il s’est encore exilé pour s’installer en Grèce, sur l’Île de Santorin pour se reposer. C’est du moins ce que son pote musicologue Trever Hagen veut nous faire comprendre via cette lettre ouverte: “Le bouleversement spectaculaire de sa vie, après ces deux albums, a provoqué chez Justin une tempête intérieure, une attaque d’anxiété. J’ai vu mon meilleur ami pleurer dans mes bras, perdu dans un monde de confusion et de retranchement. Justin pouvait à peine parler.” Ainsi pour remédier à cela, le natif du Wisconsin a remis en marche en catimini la machine Bon Iver et s’est attelé à l’écriture d’un troisième opus qui est sorti ces derniers jours intitulé 22, A Million afin d’exorciser sa peine la plus profonde.

Les premières critiques (ultra-positives, ceci dit) trouveront un malin plaisir à comparer ce disque à Kid A de Radiohead. Tout simplement parce que Justin Vernon a recours à l’électro dans sa musique. Bah voyons ! Mais est-ce vraiment cette seule raison ? Ces dix nouveaux titres dont la plupart a été dévoilée à la dernière édition d’Eaux Claires Music Festival ont bien surpris son public mais ont été bien reçus pour la plupart en fin de compte. Et c’est à peu près ma réaction initiale après la première écoute où de tas de questions ont traversé mon esprit: C’est quoi ces sons bizarres ? Pourquoi t’as encore recours à l’Auto-Tune alors que ton falsetto suffit ? T’as pas assez fricoté avec Yeezy que ça ? Où est le côté indie folk épuré de tes débuts ? ET PUIS C’EST QUOI CES TITRES CHELOUS ? Tu pouvais pas faire plus simple que d’habitude plutôt que de me faire galérer à les retranscrire dans ma putain de chronique ? Bref, ces questions se sont dissipées au fur et à mesure en les réécoutant plusieurs fois. Voici donc une chronique en track-by-track de ce soi-disant album événement de cet automne.

  • 22 (OVER S∞∞N)

Le premier titre ouvre le bal et ce de la plus belle des manières avec sa composition envoûtante et aérienne comprenant des notes de piano vaporeuses, des sonorités bien électro, quelques arpèges de guitare électrique, le falsetto de Justin, un sample vocal pitché de la regrettée Mahalia Jackson chantant: « It might be over soon » sans oublier ses timides notes de saxophone qui habillent le tout. Bien évidemment, l’heure est à l’introspection et à la mélancolie et c’est ce qui permet de lancer ce 22, A Million sous de bons auspices.

  • 10 d E A T h b R E a s T ⚄ ⚄

Après avoir suffisamment plané sur « 22 (OVER S∞∞N) », l’heure est de redescendre sur Terre avec ce titre bien agressif comprenant des percussions électroniques bien abrasives proches de l’indus, des synthés aériens qui contrastent et de la voix sacrément déformée de Justin qui nous emmènent tout droit en enfer. Et bah oui, tout n’est pas de repos chez Bon Iver, qu’est-ce que vous croyez ? Et si vous tendez l’oreille, vous aurez remarqué un autre sample vocal pitché de Stevie Nicks chantant « Wild Hearts ». 22, A Million est peut-être le premier album de Bon Iver comportant des samples.

  • 715 – CRΣΣKS

Ce troisième titre est entièrement a capella et c’est peut-être l’une des rares fois du disque où Justin aura recours à l’Auto-Tune. Et je vais être un peu dur en disant que je n’étais pas réellement touché par son interprétation car en laissant sa voix pure et angélique telle qu’il soit, il y aurait de fortes chances que ce morceau pourrait me faire tirer une larme. Mais je sais pas, peut-être que je suis trop froid ou trop cruel mais n’est pas « Woods » qui veut… Si ce n’est son texte touchant qui sauve un peu les meubles dont je vous laisse un extrait: « Oh then, how we gonna cry ? Cause it once might not mean something ? »

  • 33 “GOD”

Et encore des samples sur ce morceau et cette fois-ci, ils sont au nombre de quatre: « Dsharpg » de Sharon van Etten, « Morning » de Jim Ed Brown, « Iron Sky » de Paolo Nutini (si si, je vous jure) ainsi que « All Rendered Truth » de Lonnie Holley. Mais ces samples s’intègrent parfaitement à cette très belle composition pianistique soutenue par des notes de banjo et la merveilleuse voix du musicien du Wisconsin et parfois ponctuée par une boîte à rythme quelque peu agressive. Un sacré beau moment si l’on décèle la référence à Jésus-Christ sur le titre (car Il fut crucifié à l’âge de 33 ans) et ainsi qu’à sa crise de foi exprimé à travers ce: « Why are you so far from saving me ? ».

  • 29 #Strafford APTS

Ici, on se rapproche plus à du Bon Iver période For Emma, Forever Ago et ce n’est pas plus mal et il partage le micro avec son batteur et ami producteur Sean Carey (même si Justin use un peu trop du vocoder par moments) pour une ballade totalement poignante et épurée à la guitare acoustique, aux cordes et au piano saupoudrés de quelques notes de saxophone. Les deux nous époustouflent avec leur falsetto respectif et leur texte toujours aussi poétique et intimiste.

  • 666 ʇ

Ce titre comporte un sample du titre « Standing In The Need Of Prayer » de The Supreme Jubilees avec encore ces voix pitchées plutôt bien triturées. Vous vous en douterez mais 22, A Million comporte des thèmes axés sur la religion et en particulier sur le Christianisme et ce morceau en fait partie. « I’m still standing in, still standing in the need of prayer », telle est cette énième crise de foi contée par Vernon habillée par un beat électro, des arpèges de guitare électrique mélodiques et une batterie bien puissante. Encore un autre sommet de ce disque.

  • 21 M♢♢N WATER

Peut-être un autre titre qui ne fera pas l’unanimité car moins accessible et trop complexe pour qu’on accroche suffisamment, surtout avec ce solo de saxophone totalement dissonant signé BJ Burton, Michael Lewis ou encore Colin Stetson et ce sample bien utilisé d’A Lover’s Concerto signé The Toys. D’ailleurs, 2/3 du groupe The Staves (Camilla et Sacey Stavely Taylor pour être plus précis) prêtent leur voix si vous faites attention ainsi qu’une certaine Elise Carey.

  • 8 (circle)

Le morceau le plus long de l’opus qui dépasse les cinq minutes. Ici, le chant de Justin est totalement poignant et plus grave qu’à l’accoutumée qui tape dans le mille en plus de ces cuivres bien efficaces mais reste bien évidemment planant. Une très belle ballade puissante qui pourrait très vite devenir un incontournable du groupe à cause de ses sonorités réminiscentes du désormais mythique second album.

  • ____45_____

Avec ses saxophones manipulés par la « Messina », Justin nous relate sa dépression de la façon la plus sournoise qu’il soit: « Well I’ve been caught in fire », nous chante-t-il. Et on a vraiment l’impression d’être rentré dans l’intimité du chanteur à cause de son texte profond mais toujours aussi poétique. Et bien entendu, ces arpèges de banjo en fin de morceau pourraient signifier la fin du tunnel et l’entrée de la lumière dans la vie du jeune homme.

  • 00000 Million

Quoi de mieux que de conclure ce 22, A Million de la plus belle des manières ? Ce dernier et splendide morceau réside tout simplement dans la simplicité. Voici donc une très belle ballade piano-voix agrémenté d’un autre sample vocal, celui de Fionn Reagan extrait du titre « Abacus » où l’on entend dire: « The days have no numbers ». Et ce sample prend tout son sens à l’album, dans la mesure où le natif du Wisconsin fut obsédé par les nombres en pensant que ces jours se comptent en nombre. De toutes manières, cette conclusion donne envie de repasser cet opus en boucle.

Voilà donc une oeuvre extrêmement intelligente et complexe qu’est ce 22, A Million. Bon Iver s’est réinventé pour nous offrir un voyage totalement surprenant mais remarquable pour sa large palette émotionnelle. Il faudra plusieurs écoutes pour adhérer à cet album certes expérimental aux sonorités triturées (des samples vocaux aux programmations en passant par les guitares, les claviers, etc…) pour un résultat sacrément cohérent qui montre un nouveau visage au digne représentant de l’indie tout court. Derrière se cache un musicien audacieux plaçant l’indie folk à un niveau nettement supérieur avec des expérimentations à la fois abstraites et audacieuses sans négliger son aspect mélancolique et lyrique des deux premiers albums.

Note: 9/10