Msafiri Zawose – Uhamiaji

On ne fait pas souvent attention à la scène musicale de Tanzanie, et pourtant c’est bien important de creuser dans ce pays. Parce que la spécialité tanzanienne est la musique gogo, une musique dans laquelle Msafiri Zawose est tombée étant petit. Fils du légendaire Hukwe Zawose qui a tourné aux côtés de Peter Gabriel durant les années 1980, le fabricateur d’instruments à ses heures perdues (oui, il lui arrive de fabriquer un ilimba, un piano qui se joue avec les pouces) décide de poursuivre cet héritage avec ce nouvel opus intitulé Uhamiaji.

Signifiant « immigration » ou « frontières », ce nouvel opus vous transportera en Tanzanie où l’on fait connaissance avec cette culture traditionnelle wagogo en compagnie de la Santuri West Africa et de Sam Jones de SoundThread (Orlando Julius). Résultat, on assiste à une incroyable fusion entre wagogo et explorations électroniques carrément expérimentales plus occidentales avec des titres hypnotiques à l’image de « Nzala Urugu » qui ouvre le bal ou encore « Chibitenyi », « Nosaga » et « Mbeleko ».

Uhamiaji est un voyage afro-futuriste plutôt intéressant où tous les sonorités électroniques et organiques s’entremêlent pour en faire quelque chose d’original et de dément avec des trips orgasmiques à l’image de « Tusife Majanga » et « Mdara » ou d’autres plus sobres comme l’instrumental « Mashakiri ya Mbali ». Les textures venues d’ailleurs appuient parfaitement le chant plaintif de Msafiri Zawose qui devient plus lancinant vers la fin de l’opus avec le quasi-instrumental « Malugaro » ou encore le reposant « Hali Halisi ». En somme, cet opus se veut être la complémentarité avec Assembly paru en 2002 l’album collaboratif de Hukwe Zawose et du producteur Michael Brook. Jamais la connexion musicale Londres/Bagamoyo ne fut aussi puissante que maintenant.

Note: 7.5/10

Nathan Fake – Providence

Nathan Fake incarne le renouveau de la musique électronique anglaise aux côtés de James Holden. Présent depuis 2006 avec son premier album Drowing In A Sea Of Love estampillé classique en raison de son mélange d’IDM et d’ambient qui a fait fureur. Dix ans sont passés et le britannique a publié deux autres albums toujours aussi remarquables et une tournée mondiale bien remplie entre temps. Le revoilà en pleine forme avec un quatrième opus nommé Providence et il continue de repousser les frontières encore plus loin.

Ici, notre britannique préféré a décidé de passer à la moulinette toutes ses compos au Korg Prophecy après avoir vécu une longue période de syndrome de la page blanche. Il en ressort ainsi douze morceaux cérébraux et cristallins où les sonorités sont suffisamment riches pour emporter son auditeur où l’on vacille entre agressivité (« HoursDaysMonthsSeasons » avec sa montée en puissance synthétique qui vaut le détour, « CONNECTIVITY ») et calme absolu (« Unen », « REMAIN ») sans jamais laisser respirer son auditeur. Nathan Fake saisit les contrastes en nous envoyant en pleine face des synthés éthérés sur des percussions industrielles agressives afin de rendre ses morceaux plus complexes qui ne le sont déjà avec « SmallCityLights » et « Radio Spiritworld » avec l’irruption des drones.

On navigue entre Aphex Twin, Autechre (les influences se font entendre sur l’introduction et la conclusion de l’opus) et autres actes d’IDM comme Worakls sur ce Providence mais on retrouve également des guests de talent comme Prurient sur l’étonnant « DEGREELESSNESS » conviant Prurient avec sa voix déformée pour un moment de folie musicale de 8 minutes mais aussi Raphaelle Standell-Preston du groupe Braids qui vient poser sur la délicate et oppressante production IDM nommée « RVK » venant offrir une bouffée d’air frais. Tout ceci montre que Nathan Fake a toujours de la réserve en se réinventant avec cette expérience sonore bien recherchée où la fusion des genres fait quelque chose de cérébral, cosmique et intelligent. Au cas où vous n’avez plus d’inspiration dans la vie, vous pouvez toujours aussi vous procurer un Korg Prophecy, on sait jamais…

Note: 7.5/10

Actress – AZD

Vous vous souvenez d’Actress ? Il nous a enjaillé comme pas possible avec son cinquième album réussi mais un peu flippant nommé Ghettoville en 2014. Darren Cunningham reste spécialiste dans son domaine et continue à nous épater avec son nouvel album AZD toujours aussi avant-gardiste.

Toujours dans ses compositions techno post-dubstep, Actress se veut maintenant proche de la Terre sur AZD qui flirte avec les dancefloors futuristes et expérimentales avec un sens du rythme bien particulier. Il suffit d’écouter les morceaux presque sci-fi comme « Untitled 7 », « Blue Window » et « X22RME » pour prouver que le britannique ne fait presque rien comme les autres. Entre les sonorités hip-hop de « CYN » et les tubes cosmiques de « Faure In The Chrome » et « Runner », Actress est dans une autre galaxie et s’y complaît.

Vacillant entre ombre avec « Dancing In The Smoke » et lumière avec « There’s An Angel In The Shower », AZD est pourtant son opus le plus accessible et le plus mélodique qu’il ait pu composer à ce jour. Actress rend chaque texture et chaque sonorité complètement éclaté et original qui fait ressortir tout son aspect futuriste.

Note: 7/10

Kalbells – Ten Flowers

Voici une autre découverte made in Brooklyn. Enfin, pas tout à fait découverte car Kalmia Traver alias Kalbells fait partie du groupe art-pop Rubblebucket pendant une décennie avant d’écrire sa propre musique après avoir survécu à un cancer. L’artiste complète (elle est également artiste visuelle à ses heures perdues) nous présente son premier opus intitulé Ten Flowers sacrément intrigant.

Comme on peut s’y attendre, Kalbells s’éloigne de l’art-pop extatique de son groupe pour aller flirter vers un univers plus synthétique et plus surréaliste avec des titres bien étranges mais plutôt réussis à l’image de l’ouverture de « Wonder » rappelant quelque peu tUnE-yArDs et « Alonetime ». Capable de convoquer le spectre de Wes Anderson sur la perle de l’album qu’est « Why?!steria » aux ambiances de cirque, la new-yorkaise sait comment nous hypnotiser et c’est avec des petits monuments bien étranges que sont le très sombre « Craving Art Droplets », « 1 2 3 4 5 6 » ou encore la prenante « Bodyriders ».

Et c’est pourtant vers la fin de l’album que Kalbells montre son côté plus humain et plus vulnérable avec le fantaisiste « These Ripples Won’t Change » où elle se lance dans un storytelling pour le moins éloquent nous rappelant toute la beauté du monde malgré tout ce qui nous entoure mais aussi le final épuré au piano « Warm Without Me » où elle lamente la perte d’un être cher d’une façon très dramatique. Ecouter ce Ten Flowers est une expérience aussi bien étonnante qu’intéressante tant on rentre dans une autre dimension aux côtés de l’artiste de Brooklyn. Tout simplement magique et maléfique à la fois.

Note: 8.5/10

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Sudan Archives – Sudan Archives

Voici une étonnante découverte venue du roster du toujours aussi prestigieux Stones Throw: Sudan Archives. Elle a tout juste 23 ans mais c’est une compositrice/violoniste/productrice complètement inouïe. Née à Cincinnati mais résidant désormais à Los Angeles, Britanny Denise Parks de son vrai nom sait manier jazz, neo-soul, rythmes ouest-africaines, R&B et musique expérimentale comme personne comme le prouve on tout premier EP.

Dès l’introduction hypnotique et catchy nommée « Paid », elle impose le ton avec son: « I ain’t got no friends, I’m too confident ». Et de la confidence, il y en a pour celle qui a osé reprendre avec classe le « King Kunta » de Kendrick Lamar (rebaptisé en Queen Kinta) et ça s’entend sur l’excellent titre groovy « Come Meh Way » flirtant avec l’électro et la folk sans oublier ses claviers cosmiques et son violon angoissant mais aussi sur de bonnes trouvailles comme « Oatmeal » et « Goldencity ».

Après une conclusion majestueuse du nom de « Wake Up », Sudan Archives fait partie de celles qui sait allier influences de l’Afrique de l’Ouest avec les sonorités électro expérimentales plus occidentales (loops, distorsions, claviers) et le résultat fait un sacré malheur sur son premier EP. Verrait-on une sorte de Thundercat au féminin ? C’est fort probable si elle a encore du fil à retordre.

Note: 8.5/10

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Avey Tare – Eucalyptus

Quand Animal Collective n’est pas ensemble sur scène, les membres du groupe s’éclatent dans leurs carrières solo respectives. Depuis la parution de leur album Painting With l’an dernier (chroniqué ici), le groupe a tourné partout et a sorti quelques EPs en guise de rab avant de se mettre en hiatus pour que les membres s’épanouissent de leur côté. Et c’est Avey Tare qui a décidé de relancer sa carrière solo avec son nouvel album Eucalyptus.

Le seul membre du groupe qui nous avait le plus déçu sur le dernier album du groupe a décidé de se rattraper avec ce long opus composé de 17 titres conçu à Los Angeles dans sa chambre luxueuse. Encore une fois, il ouvre grand les portes de son intimité sur le successeur d’Enter The Slasher House plus contemplatif et plus mystique qu’auparavant avec des morceaux à mi-chemin entre folk psychédélique et expérimental comme « Season High », « Ms. Secret » et « DR aw one for J ».

Ce nouvel opus est un large éventail d’émotions en tous genres allant de l’euphorie sur « Jackson 5 » à la mélancolie sur « PJ » où il relate la mort d’un de ses proches (« Was on a beach and met PJ but he died on a winter’s day ») et sur la conclusion « When You Left Me » dédiée à une de ses anciennes conquêtes. Au milieu des interludes fantaisistes subsistent quelques moments de vulnérabilité parfaitement transmise en musique avec « Selection Of A Place », « Boat Race » ou encore « Coral Lords ». Avec la participation d’Angel Deradoorian, ex-Dirty Projectors, Deakin et Jessika Kenney, Eucalyptus est une immersion dans la psychologie d’Avey Tare faisant exorciser et cicatriser toutes ses blessures et émotions.

Note: 8/10

Mark Kozelek & Sean Yeaton – Yellow Kitchen

Il n’y a pas que King Gizzard & The Lizard Wizard qui se lance des défis à sortir pleins d’albums cette année, il y a bien évidemment ce pitre de Mark Kozelek. Depuis le début de l’année, cet enfoiré nous farcit de sorties en tous genres comme le très long nouvel album de Sun Kil Moon (dont la chronique n’est pas encore terminée à l’heure actuelle…) mais aussi le second album collaboratif avec Jesu/Sun Kil Moon paru en mai dernier (qui contient le morceau-clash de très très très mauvais goût contre Michael Jackson). Voilà qu’il s’allie avec le bassiste de Parquet Courts, Sean Yeaton, pour un AUTRE album collaboratif intitulé Yellow Kitchen.

Composé de six titres, cet album du duo ira flirter entre indie folk et musique expérimentale avec toujours le flegme légendaire et les récits toujours aussi improbables de Mark Kozelek nous racontant ce qu’il a vécu lors de cette soirée d’élection américaine sur l’introduction spatiale « Time To Destination » en soulignant au passage qu’il n’écrit plus de la même manière qu’en 1992 ou se remémore ses meilleurs souvenirs de Noël sur la composition intrigante de « No Christmas Like This ». Fort heureusement, il sait nous prouver qu’il possède toujours un cœur malgré son caractère de vieux con aigri avec les romantiques « I’m Still In Love With You » et « The Reasons I Love You » qui figurent parmi les pièces les plus accessibles de cet album. Avec les instrumentations expérimentales que nous concoctent Sean Yeaton, on atteint les sommets de l’avant-gardisme qui n’est pas toujours compris, que ce soit sur « Somebody’s Favorite Song » ou le clou du spectacle, les 12 longues minutes de « Daffodils » où l’on passe d’une ambiance à une autre où ce bon vieux Mark alterne chant, hurlement et, aussi incroyable que ça puisse paraître, cris d’animaux (???) ainsi que spoken-word sur la toute fin où il lit les dernières pages de son journal intime.

Même si il a l’habitude des albums collaboratifs, ce Yellow Kitchen tombe un peu comme un cheveu sous la soupe. On appréciera tout de même le fait qu’il veuille essayer de nouvelles voies à ce stade de sa carrière et qu’il possède encore de la ressource mais c’est tout simplement too much. Mais peu importe pour lui, il va récidiver à la rentrée avec ENCORE UN AUTRE putain d’album collaboratif avec cette fois-ci Ben Boye et Jim White pour les prochains mois. Faudra peut-être songer à ralentir la cadence Mark, tu ne trouves pas ?

Note: 6/10

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