Nick Cave & The Bad Seeds – Skeleton Tree

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Il y a des albums consacrés au deuil qui nous marquent dès la première écoute. Je pense au magnifique Carrie & Lowell de Sufjan Stevens (chroniqué ici), au très controversé 808’s & Heartbreak de Yeezy ou encore à l’aérien Psychopomp de Japanese Breakfast (chronique ici). Mais l’album de deuil qui nous a le plus bouleversé ce mois-ci, c’est celui de Nick Cave toujours accompagné de The Bad Seeds qui vient livrer assurément son oeuvre la plus touchante et la plus poignante qui soit avec Skeleton Tree, soit son 16ème album. Et voici pourquoi.

En 2013, l’Australien et son groupe était à l’apogée avec leur album Push The Sky Away et a reçu son lot de critiques élogieuses. La légende du blues-rock a commencé à plancher sur cet album fin 2014 juste après quand en juillet 2015, son fils de 15 ans sous influence d’une drogue fait une chute mortelle près de l’Ovingdean Gap. Connaissant la réputation musicale du bonhomme, vous avez déjà le tableau. En huit titres, Nick Cave pleure la mort de son fils défunt à travers des compositions totalement déchirantes, à commencer par un « Jesus Alone » qui brille par sa noirceur infinie ainsi que les sublimes « Rings Of Saturn » et « Girl In Amber » avec ses chœurs qui surviennent comme les larmes qui coulent dans les yeux du chanteur.

En fait, il est très dur d’écouter cet album en une traite surtout lorsqu’on est dans une situation de deuil mais pourtant ce que nous propose Nick Cave ici fait office de thérapie. A savoir comment faire face au deuil et comment gérer le cap et à passer les étapes du deuil humainement parlant. Impossible de rester de marbre aux morceaux volontairement torturés comme « Magneto » et « Anthrocene » à la rythmique stimulante, ou bien même la complainte « I Need You » où la voix de l’Australien est partagé entre immense tristesse et incompréhension. Peut-être le sommet noir de l’opus. Il est même soutenu par la voix soprano danoise d’Else Torp sur « Distant Sky » pour accentuer la beauté fragile de Skeleton Tree qui bénéficie d’un traitement magique de Nick Launay et de Warren Ellis.

Nul ne doute que Skeleton Tree fait partie de ces albums centrés sur le deuil qui nous marque à vie. Et pourtant, Nick Cave en a bâti des œuvres sombres dans sa discographie mais ce seizième album est certainement son album le plus impudique et le plus vulnérable de toute sa carrière. Je vous défie de l’écouter cet album sans avoir la larme à l’œil car l’obscurité règne sur cet opus malgré ses quelques pointes de lumière. Encore faut-il les saisir…

Note: 9.5/10

Warpaint – Heads Up

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Personne ne pouvait prédire à un éventuel comeback de Warpaint en cette rentrée. Et pourtant, c’est bel et bien officiel. Tout a été dit, je crois, lorsqu’il s’agit du second album éponyme du groupe californien en 2014 avec ses désormais cultes « Love Is To Die », « Keep It Healthy » et autres « Disco//Very ». Suite à cela, une longue tournée mondiale s’en est suivie et les mamzelles ont failli se séparer définitivement avant de revenir à la raison. Durant ce laps de temps, Emily Kokal a prêté sa voix sur l’album de Saul Williams, Theresa Wayman a monté son petit groupe BOSS et a travaillé sur un album solo aux côtés de Dan Carey (à paraître prochainement si Dieu le veut), Jenny Lee Lindberg s’est offerte une escapade en solo nommé right on ! (chroniqué ici) et Stella Mozgawa a été la plus prolifique de tous en collaborant avec Kurt Vile, Cate Le Bon, Jamie XX, Kim Gordon. Personne ne pensait qu’elles allaient sortir un troisième album mais pourtant c’est bel et bien le cas et il s’intitulé Heads Up, produit par Jacob Bercovici (producteur du premier EP du groupe Exquisite Corpse en 2008 et bassiste du groupe Julian Casablancas + The Voidz).

En août dernier, Warpaint a dévoilé sa « New Song », premier extrait de ce Heads Up. Et plusieurs questions ont traversé mon esprit: pourquoi ? Les Californiennes veulent-elles virer au mainstream ? Où sont les guitares ? C’est quoi ces bruits chelous en début de morceau ? C’est quoi le but au juste ? C’est quoi ses paroles banales ? Vous voulez vraiment passer sur RTL 2 ou RFM les meufs ou quoi ? Est-ce que je dois monter une cellule de soutien psychologique ? Comment peut-on passer d’un chef-d’oeuvre à « No Way Out » à ce… truc ? C’est donc ça la « version mature de Warpaint », comme tu le dis Jenny ? C’est quoi ce bordel ? Pourquoi le ciel est bleu ? Pourquoi l’on vit mieux à deux ? Pourquoi l’argent et le pouvoir rendent les amis dangereux ? On dit « jif » ou « gif » ? Autant vous dire que j’étais décontenancé et que j’avais peur que ce troisième opus soit dans le même acabit. Et puis au final, l’écoute de ce troisième album m’a ramené à la raison.

« Whiteout » ouvre le bal et nous voilà rassurés: Warpaint n’a rien perdu de son charme. Quel bonheur de retrouver les arpèges de guitare, les rythmiques nonchalantes et groovy amenées par la magique Stella et la voix angélique d’Emily. On a parfois même l’impression de revenir à l’ère de The Fool par momentsk, tout comme « By Your Side » aux arrangements qui pourraient faire penser à du Bjork période Homogenic où la très jolie Theresa nous susurre « I’ve got my girls, I’m not alone ». La solidarité féminine avant tout. Mais la véritable MVP de l’album restera Stella Mozgawa car elle nous montre toute sa dextérité et sa versatilité. Elle est capable de ramener des rythmiques quelque peu dansantes sur les envoûtants « The Stall » au riff de guitare funky et « So Good », deux morceaux qui sont de purs concentrés de dream-pop résolument aventureux. Comme sur son prédécesseur, les Californiennes continuent à clamer leur amour pour le hip-hop. Si Warpaint nous présentait « Biggy », Heads Up nous présente « Dre », en hommage au fameux docteur et même si c’est ni très funky ni gangsta non plus, ça vaut son pesant d’or pour sa dose de sensualité.

Là où Emily et Theresa se partagent le mic selon les morceaux, Jenny Lee Lindberg continue ses prouesses vocales et s’offre un titre en solo et il s’agit de la sublime ballade folk psychédélique « Don’t Let Go » qui prend de l’ampleur au fur et à mesure que le morceau progresse. Donc oui, Warpaint s’affirme de plus en plus et assume de plus en plus ses influences musicales, même si tout n’est pas parfait bien évidemment. La ballade mélancolique nommée « Today Dear » viendra mettre malheureusement fin au sublime voyage que nous propose les Californiennes qui partent la tête haute. Heads Up viendra confirmer le statut des quatre demoiselles qui sont là pour nous proposer son lot de nouveautés et d’expérimentations tout en restant fidèle à son style envoûtant et quelque peu sombre par moments.

Note: 8/10

Shorebilly – Wipeout !

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Après Olivier Marguerit, alias O, et son premier album solo Un torrent, la boue (chroniqué ici), c’est au tour de Rémi Alexandre de se lancer en solo sous son pseudonyme Shorebilly. Le guitariste et claviériste de Syd Matters a également joué avec H-Burns, Mai Lan mais aussi Florent Marchet décide de dévoiler son univers à travers un premier EP intitulé Wipeout !

Loin de la pop foutraque de son acolyte O ou de la folk mélancolique et aérienne de son groupe d’origine, Shorebilly s’aventure dans des territoires électro-pop futuristes. Il n’y a qu’à juger les morceaux bien expéditifs comme « We Care About You Boy », « Codeine » sans oublier le très rythmé « Drifting Towards The Unknown » qui nécessitent d’appuyer sur la touche Repeat à plusieurs reprises. Addictions garanties !

Il y a quelque chose de Toro y Moi dans Shorebilly, serait-ce dans la voix de Rémi ? Peut-être, peut-être bien. Quoi qu’il en soit, le bonhomme sait afficher une musique à la fois énergique, magnétique mais aussi sensible à l’image de « I Used To Think About Us » et « No Grudges ». Ironiquement parlant, le dernier titre « Shorebilly » qui se veut être un espèce d’egotrip est le morceau le moins électro et le plus organique de ce Wipeout. De toutes manières, comme O, le Parisien sait rendre ses compositions résolument attachants. Le côté foufou en moins, ceci dit. Mais sinon, il est où le prochain album de Syd Matters, les mans ?

Note: 7.5/10

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Okkervil River – Away

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En sept albums, Okkervil River a mis presque tout le monde d’accord pour ses compositions aventureuses et délicates. Il est vrai qu’on a parfois l’impression d’assister à un nouveau récit à chaque opus et il y a de quoi. Donc trois ans après The Silver Gymnasium, on avait tout de suite hâte à connaître la suite et elle est toute chaude: Away.

Le premier titre « Okkervil River R.I.P. » a de quoi avoir froid dans le dos. Okkervil River se sépare ? Pas vraiment non. Will Sheff, la tête pensante du groupe d’Austin, a viré son backing band et a recruté Jonathan Meiburg, les membres du groupe d’orchestre new-yorkais yMusic et Marissa Nadler, mais également Jonathan Wilson qui ne se contente que de mixer l’album (l’architecte musical du désormais classique I Love You, Honeybear de Father John Misty). Et bien entendu, l’heure n’est pas à la joie notamment parce que Will Shelf n’a pas connu des années glorieuses en raison du décès de son grand-père mais se remémore aussi les décès de Judee Sill et des membres du groupe The Force Mds. Ce morceau aux sonorités jazzy ainsi que la superbe ballade folk « Call Yourself Renee » symbolisent à eux deux l’ambiance sombre et pessimiste d’Away.

A côté de ses ritournelles mélancoliques interviennent quand même quelques moments plus endiablés comme « The Industry » et « Judey On A Street » qui font furieusement penser à du Arcade Fire par moments et la voix de Will Sheff se fait plus passionnante qu’à l’accoutumée. Quand l’indie folk sophistiqué et lumineux rencontre des sonorités jazz, pop baroque et de musique classique, ça donne toujours de grands moments qui dépasse largement les 5 minutes (à l’exception faite de « The Industry » et l’étincelant « Comes Indiana Through The Smoke »): l’exemple parfait est « She Would Look At Me » où, pendant 7 minutes, on navigue dans les eaux de Townes Van Zendt sans soucis. Et chaque morceau qui se succède fait grimper au fur et à mesure l’intensité et l’émotion et cela atteint son paroxysme sur le final qui fera pleurer pas mal de chaumières intitulé « Days Spent Floating (In The Halfbetween) » qui convoquera plutôt le spectre de Nick Drake. Assurément un des plus beaux finaux du répertoire d’Okkervil River à ce jour et je vous défie de ne pas pleurer sur ce morceau.

Ne vous fiez donc pas au premier titre de l’opus, on assiste plutôt à une renaissance du groupe. Will Shelf, qui a également produit ce Away, a su coucher sur papiers tous ses sentiments de la façon la plus incroyable qu’il soit et nous offre un huitième album totalement à la fois intimiste et sublime.

Note: 8.5/10

Yung – A Youthful Dream

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Fanas de The Remplacements et de feu Jay Reatard, vous avez surement du jeter un coup d’œil sur la révélation danoise de l’année qu’est Yung. Mené par le frontman de 21 ans Mikkel Holm Silkjær (qui reste un punker malgré le refus et le déni de son père aussi musicien), le quatuor avait publié des morceaux et EPs autoproduits de bonne qualité. Il aura fallu attendre juin 2016 pour la parution d’un premier album plutôt de bonne qualité intitulé A Youthful Dream.

Comme je le disais, les influences de The Remplacements et de feu Jay Reatard se font clairement ressentir à travers ce premier opus mais pas que. Certes, on retrouve le son pop-punk revival expéditif qui a fait leur mini-réputation comme « The Hatch », « A Mortal Sin » ou encore « Uncombed Hair ». La voix de Mikkel Holm Silkjær se conjugue aux riffs de guitare acérés et à une section rythmique bien solide et punchy comme il se doit et passe sans problème l’épreuve du temps.

Yung sait se faire également plus soft et c’est justement ça la vraie surprise de A Youthful Dream. Les danois vpeuvent emprunter gentiment des sonorités Britpop comme sur l’acoustique « Morning View » que n’aurait pas renié Supergrass tandis que les aériens « A Bleak Incident » et « The Child » (bien vu l’apparition des cuivres et du piano, ceci dit) se veulent laidback et pourrait faire pâlir de jalousie un certain Adam Granduciel et la bande de J Mascis et Lou Barlow compris. Bien entendu, le groupe dresse un portrait de la jeunesse danoise qui cherche à tout prix à s’évader et à tracer leur chemin à travers des brûlots comme « Commercial », « Pills » et « Blanket » comptant au passage la meilleure prestation vocale de Mikkel Holm Silkjær. Mais là où Yung brille, c’est à travers le morceau éponyme où ils laissent mûrir leur composition afin de nous captiver efficacement.

Iceage n’a qu’à bien se tenir car Yung vient de signer un premier album fracassant et sincère qu’est A Youthful Dream. Le groupe danois s’adresse non seulement à la jeunesse danoise mais à tous les auditeurs qui souhaitent s’évader et réaliser leurs propres rêves, un peu comme leurs cousins américains Cloud Nothings et Wavves en quelques sortes.

Note: 8.5/10

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Big Eyes – Stake My Claim

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Big Eyes n’est peut-être pas connu mais fait partie des groupes les plus respectés de Brooklyn. Mené par la pétillante Kait Eldridge, le groupe a déjà publié deux albums – Hard Life en 2011 et Almost Famous en 2013 – et continue son bonhomme de chemin sereinement avec son troisième nouveau-né intitulé Stake My Claim, toujours sur le label Don Giovanni Records.

De la power-pop, en veux-tu en voilà car Stake My Claim en regorge pas mal avec comme principaux exemples le morceau éponyme aux riffs de guitare résolument entêtants mais aussi les percutants « Behind Your Eyes » et « Giving Up For Good » avec son solo de guitare jouissif qui valent leur pesant d’or. Ce qui frappe d’emblée, c’est la plume de Kait Eldridge plus aiguisée et plus réaliste que jamais où elle nous raconte ses différentes tranches de vie mais de façon romancé et tellement lisse qu’on a l’impression de suivre un road-movie.

Avec ses dix titres qui ne dépassent jamais les 3 minutes, Big Eyes répond à ses attentes et se montre sous un nouveau jour. Stake My Claim verra l’occasion pour que le groupe new-yorkais d’afficher sa maturité en s’essayant à d’autres styles comme le rock’n’roll pur sur « Cheerleader » faisant contraste aux titres plus pop-punk comme « When You Were 25 » qui scénarise l’histoire d’un individu qui atteint l’âge de 25 ans à l’aide de flashbacks bien pensés. Quoi qu’il en soit, Kait Eldridge et ses sbires voient afficher leur capital sympathie au plus haut en signant leur album le plus soigné et le plus abouti à ce jour.

Note: 8/10

Factory Floor – 25 25

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Il y a des groupes qui changent de style musical comme ça leur chante et Factory Floor en fait partie. Le groupe londonien a fait parler de lui en 2013 avec leur premier album éponyme qui fut un véritable condensé de post-punk et d’électro où les guitares et les synthés faisaient bon ménage. Et ce fut une sacrée claque auditive pour tout le monde et personne ne pourra me contredire. Donc après ce succès, ils décident de prendre un virage à 90° avec un 25 25 résolument différent de son grand frère.

Tout d’abord, Factory Floor a remis de l’ordre dans son line-up et seuls Gabriel Gurnsey et Nik Colk sont présents pour cet album. Le second changement est tout simplement musical avec la disparition complète de guitares au profit des synthés et autres séquenceurs. Résultat des courses, 25 25 est un album 100% instrumental et orienté pour le dancefloor avec la touche DFA qui va avec (parce que oui, Factory Floor est signé sur ce label au cas où vous ne le saurez pas). Il n’y a qu’à juger les titres hyper dansants comme « Meet Me At The End », « Slow Listen » et autres « Dial Me In » pour être convaincu du résultat.

Beaucoup iront penser que 25 25 est répétitif et n’amène aucune progression, ceci dit, c’est pas faux. Quasiment tous les morceaux dépassent les 5 minutes et iront durer jusqu’à 9 minutes, mais pourtant on reste hypnotisés par ces compositions minimales où viennent parfois se greffer des loops vocaux par ci par là (« Wave », « Ya »). Et c’est peut-être ça la magie de cet opus: l’hypnose totale. Ceci dit, Factory Floor a quand même les couilles d’entreprendre un virage musical à 90° afin de créer la surprise et inutile de les blamer pour ça.

Note: 8/10