
Depuis plus d’une décennie, They Are Gutting A Body of Water a bousculé les codes du shoegaze. Il suffira d’une poignée de sorties pour que la formation de Douglas Dulgarian ait redéfini les limites de la créativité en incorporant plusieurs influences musicales (rock psychédélique, reggaeton, indietronica, jungle, drum’n’bass, breakcore, hyperpop, slowcore, noise-rock…) pour un résultat toujours aussi détonnant qui a ouvert la voie à d’autres groupes expérimentaux (Julia’s War, A Country Western, Full Body 2…). Trois ans après Lucky Styles, le groupe de Philadelphie récidive avec leur nouvel album nommé LOTTO.
Pour ce nouveau disque, They Are Gutting A Body of Water ira voir les choses en grand. LOTTO est leur premier album en major (ATO Records) mais ne vous attendez pas à un disque accessible pour autant. Leur shoegaze 2.0 reste toujours aussi aventureux tandis que les distorsions de guitare se font plus saturées que jamais tandis que Douglas Dulgarian dépeint un environnement bien sombre dès le départ avec « the chase » où il raconte à travers ce spoken word frémissant l’histoire d’un ami proche accro aux drogues qui connaît une descente aux enfers redoutable avant d’enfoncer le clou avec ces influences frôlant le metal et le noise-rock. De quoi nous foutre les jetons dès le départ.
C’est en abandonnant quelque peu les expérimentations électroniques pour une formule plus live et plus cathartique que They Are Gutting A Body of Water réussit à nous traîner dans ces rues de Philadelphie complètement délabrés où le capitalisme n’aura pas fini de faire des dégâts et où la drogue reste le seul échappatoire. Avec d’autres titres à l’image du mur du son survolté de « sour diesel » avec un final incongru joué à la flûte mais aussi de « trainers » où la voix est pitchée à la manière d’Alex G, le groupe de Philadelphie navigue tantôt entre la dystopie, l’esthétique digne de Requiem For A Dream et la satire d’un South Park tout au long de LOTTO. Mais toujours est-il qu’au milieu de ces bourrasques shoegaze étouffants et allant droit au but nous ramenant à la dure réalité de la vie, des expérimentations en 8-Bit surgissent en guise d’échappatoire, notamment lors des écoutes de « rl stine » avec un feedback onirique rappelant étrangement « Mayonnaise » de Smashing Pumpkins ou encore de l’instrumental « slo drostic » avec cette rythmique rappelant celle de « Who Sees You » de My Bloody Valentine.
Fidèles à eux-mêmes, ils poursuivent leur saga des morceaux « violence » avec ici le troisième volet qui est un véritable ascenseur émotionnel noisy avant que l’étrangement catchy « american food » avec ce refrain auto-tuné, ces scratchs sortis de nulle part ainsi que ce breakbeat carré et le plus crasseux « baeside k » riches en riffs lents et gargantuesques prennent le relais. Les expérimentations reviennent en force une dernière fois avec « herpim » en guise de conclusion cathartique avec ces guitares alarmantes et ce texte si frémissant annonçant un dernier chaos (« We couldn’t land where we intended ’cause there’s storms but now we have to so I need you to buckle in ») amorcé par ces breakbeats virevoltants tantôt reggaeton tantôt lo-fi/jersey club avant que tout ne s’estompe et que l’on entende une porte qui s’ouvre. Serait-ce le final échappatoire ? Ou la promesse d’une vie meilleure loin de tout ce décor sombre ? Nul n’a la réponse. Mais ce qui est sûr, c’est que They Are Gutting A Body Of Water a su livrer une bande-son à la fois crue et viscérale où leur shoegaze 2.0 continue de rebousculer les limites.
Note: 8/10
