
Pendant longtemps, on a considéré Interpol comme étant finito. Même moi qui suis un fan invétéré de leurs deux premiers albums que sont Turn On The Bright Lights (qui restera toujours mon album de chevet 23 ans plus tard) ainsi que Antics, j’ai commencé à lâcher l’affaire avec eux. Leurs derniers albums comme Marauder et l’oubliable The Other Side Of Make-Believe il y a quatre années de cela ne font clairement plus l’unanimité, c’est dire à quel point le groupe new-yorkais a perdu de leur flamboyance. Mais quelque chose nous dit qu’avec leur nouveau disque nommé This Mirror Weighs A Ton, Paul Banks et ses compères comptent clairement changer la donne.
Interpol avait réellement besoin de relifting depuis toutes ces années, en plus de quitter Matador Records après plus de deux décennies de bons et loyaux services pour rejoindre Transgressive Records. Paul Banks, Daniel Kessler et Sam Forgarino (qui ne part plus beaucoup en tournée avec le groupe ces derniers temps) ont ainsi recruté Brandon Curtis de Secret Machines aux claviers ainsi que Brad Truax à la basse. Mais pour This Mirror Weighs A Ton, ils pourront compter sur l’expertise d’Andrew Wyatt derrière les manettes qui permettra au groupe de se renouveler afin de nous fasciner comme auparavant. Et c’est chose faite sur le morceau-titre introductif cinématographique et mélancolique qui prend aux tripes avec ces percussions délicates et langoureuses semblables à des battements de cœur sans oublier ces rythmiques hypnotiques dignes de Massive Attack, ces notes de guitare suspendues dans le temps et le timbre de voix si caractéristique de Paul Banks (secondé par les choeurs de sa femme Juliet Seger qui fait mouche. On n’a pas entendu meilleure introduction depuis « If You Really Loved Nothing », croyez-moi sur paroles. Mais très rapidement, Interpol accélère la cadence avec « See Out Loud » où les riffs se font plus musclés et les rythmiques nerveuses reprendront le terrain, sans oublier la courte apparition plus que remarquable de Daniel Kessler au chant, sans oublier le mordant « Wings Of Fire ». Il n’y a pas de doutes, le groupe maîtrise aussi bien son karaté post-punk urgent, comme on avait tant aimé.
This Mirror Weighs A Ton offre son lot de bonnes surprises avec des moments ô combien inspirés tels que les accents cold de « Iron City » aussi lumineux que mélancolique où Paul Banks imagine une terrifiante dystopie où l’IA viendra faire la loi dans nos vies privées mais encore « Wounded Soldier » ajoutant une touche dub non déplaisante et le propulsif « Bird and The Serpent » qui grimpe en intensité au fur et à mesure. Interpol saura aussi bien souffler le chaud et le froid avec des moments pour les moins rythmés comme les allures 70’s presque funky de « Darling Thoughts » ainsi que les riffs soukous du groove afro de « Wake Up » presque Talking Heads qui viendront nous surprendre avec cette alternance entre rythmiques presque dansantes et moments de suspension mais ne vous attendez pas à ce que la formation se montre hédoniste. En effet, des titres plus contemplatifs à l’image des arrangements orchestraux de « Ever The Actor » ou bien également des ambiances vaporeuses dignes de New Order sur « So Rides The Reindeer » traitant de la désinformation sur les réseaux sociaux sauront nous faire frissonner grâce à ses textures synthétiques qui mènent la danse.
Mais la fin du disque se montre beaucoup plus spleenesque avec ces arrangements beaucoup plus feutrés que l’on retrouve sur la ballade fantomatique menée au piano qu’est « Enemy » (sans oublier les sublimes choeurs de Juliet Seger qui reviennent) à mi-chemin entre du Nick Cave et du Radiohead période Amnesiac mais également la solennelle et méditative conclusion au piano nommée « Sudden » avec ce mantra répété à foison par Paul Banks qu’est « This is not sudden to me ». Personne ne pourrait s’imaginer à ce qu’Interpol nous fasse une remontada exceptionnelle avec This Mirror Weighs A Ton, et pourtant. Le groupe se montre plus inspiré et plus audacieux que jamais, grâce à l’apport d’Andrew Wyatt qui ajoute son expertise leur permettant d’élargir leur spectre sonore sans jamais trahir leurs origines. On ne peut pas non plus faire l’impasse sur le songwriting personnel mais à la portée universelle de Paul Banks où on imagine le groupe se sentir observés par les nouvelles technologies qui menacent nos vies privées, grâce à la montée malsaine de l’IA en prime. Alternant aisément les rythmiques viscérales, les riffs hurlants et les textures synthétiques ou encore les arrangements grâcieux, ce nouveau disque figurera aisément dans mon top 3 de leur discographie. Une preuve qu’Interpol en a encore sous le coude.
Note: 8.5/10
