
C’est sans aucun doute un des plus grands événements musicaux de ce printemps, il s’agit bel et bien du grand retour de Boards of Canada. Le légendaire duo écossais qui a changé le game n’avait pas donné signe de vie depuis leur incroyable album Tomorrow’s Harvest en 2013. Et oui, ça fait un bail. Depuis, le monde a changé et en pire mais heureusement que Mike Sandson et Marcus Eoin viendront nous sauver avec leur successeur tant attendu du nom d’Inferno.
Chaque disque de Boards of Canada a marqué son époque. Bien entendu, leur premier album nommé Music Has The Right To Children en 1998 qui a changé le game a imposé leur style downtempo et psychédélique faussement candide mais réellement nostalgique avant d’assombrir leur musique avec Geogaddi en 2002 plus ténébreux et plus dense. Après une parenthèse presque folk avec The Campfire Headphase en 2005 (qui sera toujours l’album que j’aime le moins d’eux), Tomorrow’s Harvest a pris tout le monde de court avec cette ambiance dystopique et nihiliste qui aura frissonné plus d’un en jetant pour la première fois un regard inquiet et fataliste sur l’avenir. Et en ce sens, Inferno prolonge en quelques sortes cette expérience presque occulte de leur précédent album mais sous un autre angle.
En effet, le cinquième album du duo écossais traitera de l’anéantissement spirituel et mental des temps modernes à travers les obsessions historiques du groupe. Et c’est en combinant ainsi les beats presque hip-hop et l’ambiance psychédélique de Music Has The Right To Children aux ambiances ésotériques de Geogaddi sans oublier les guitares bucoliques de The Campfire Headphase en accord avec les nappes synthétiques anxiogènes et alarmistes de Tomorrow’s Harvest que Boards of Canada compte tirer son épingle du jeu. N’y voyez en aucun cas une sorte de révisionnisme ou de best-of sur Inferno mais une synthèse magistrale placée sous le signe de la hauntology que l’on retrouve dès le départ avec le massif « Prophecy At 1420 MHz » notable par cette ambiance à la fois gothique et sci-fi où les nappes anxiogènes mènent la danse, avant de laisser place à des moments un brin cosmiques tels que « Hydrogen Helium Lithium Leviathan » ou encore « Something Right Now In The Future » nous mettant en lévitation avec cette profondeur mélancolique. Comme quoi, l’apocalypse peut cohabiter avec la spiritualité et les étoiles notamment sur les allures folk hantées et riches en reverbs de « Into The Magic Land » aux faux airs de The Campfire Headphase et des allures trip-hop hypnotiques de « Blood In The Labyrinth » avec son orgue bien flippant.
Mais l’apocalypse est également notée par l’utilisation notable de nombreux samples vocaux, notamment sur les incantations ésotériques de « Age of Capricorn » avec cette mélodie digne de Steve Reich ou encore sur le groove presque funky de « Father and Son » où les voix vocodées sauront nous désorienter sans oublier le plus troublant « The Word Becomes Flesh » qui aurait pu trouver sa place sur Geogaddi mais aussi sur le fameux 10 000 Hz Legend de Air. Boards of Canada saura aussi conjuguer spiritualité et Apocalypse afin de défier toute doctrine religieuse, notamment sur les nappes flottantes ainsi que les samples de chœurs sanskrit de « Naraka » évoquant les enfers bouddhistes et hindoues mais aussi sur le downtempo terrifiant « All Reason Departs » puisant son inspiration sur le texte d’Aleister Crowley. Car oui, derrière toute doctrine religieuse il y a l’effondrement médiatique et spirituel du monde actuel que le duo saura mettre en lumière à travers des moments beaucoup plus anxiogènes avec « Arena Americanada » et « The Process » qui feraient office d’une bande-son d’une dystopie terrifiante pouvant prendre aux tripes.
Mais la terreur et la noirceur s’estompent petit à petit car vers la fin de ce voyage musical qu’est Inferno, la douceur mélancolique pointe le bout de son nez avec « You Retreat In Time and Space » où l’on navigue en terrains connues avec ces voix autotunées au lointain ainsi qu’avec la conclusion nommée « I Saw Through Platonia » aussi bien apaisante qu’inquiétante qui suffit pour jeter le trouble. Boards of Canada signe ainsi une grande œuvre aussi bien troublante qu’exigeante où ils réussissent à brouiller les pistes entre limbes numériques et paradis. Mais ils incitent surtout son auditoire à reconnaître l’incertain et l’enfer qui pointe le bout de son nez dans nos quotidiens sans jamais tomber dans le nihilisme. En ce sens, Inferno est un incroyable périple sur le péché et la damnation où il est nullement impossible de se repentir car le fait de mêler les doctrines religieuses à l’effondrement cognitif du monde contemporain mais aussi parce que l’enfer, c’est nous mêmes.
Note: 9.5/10
