
En trois décennies, Deerhoof a marqué la légende et c’est un fait. Le quatuor américain n’a plus rien à prouver sur la scène avec une disocgraphie exemplaire et un style inimitable entre mille. La dernière fois que nous avions eu des nouvelles du groupe de San Francisco, il fallait remonter à l’année 2023 avec leur album nommé Miracle-Level (chroniqué ici) suivi d’un disque solo de Greg Saunier (chroniqué ici). Cette année, ils auront de nouveau des choses à dire avec leur successeur qui s’intitule Noble and Godlike in Ruin.
Pour cette nouvelle aventure musicale, Deerhoof compte aller au front. La voix inimitable de Satomi Matsuzaki donne le ton avec un « Overrated Species Anyhow » ténébreux et percussif chantant pour les opprimés dans un pays qui divise de plus en plus (« Love to all my aliens, lost despised or feared / You are why I wrote those passages », chante-t-elle) avant d’enfoncer le clou avec des compositions plus abrasives que jamais telles que le groove fracturé et estropié de « Sparrow Sparrow » se côtoie aux moments définitivement erratiques et volontairement désorientés comme « Kingtoe » jouant sur le côté de l’imprévisible (et son refrain emblématique: « You make machines and I am one ! ») et « Return Of The Return Of The Fire Trick Star » notables pour son riff funky et cette ligne de basse enivrante. Deerhoof fait régner le désordre et avec raison.
Noble and Godlike in Ruin est une épopée musicale totalement survoltée (à l’exception de la bouffée d’air frais du maximaliste « A Body Of Mirrors ») où le groupe de San Francisco met en lumière une dystopie faisant froid dans le dos. Voyant un pays plongé de plus en plus dans le fascisme et la suprématie blanche, les différentes minorités se sentent de plus en plus désabusés et aliénés par cette époque anxiogène. Un malaise palpable que Deerhoof arrive à retranscrire parfaitement à travers ces rythmes free-jazz complètement survoltés et déstructurés mêlés aux riffs abrasifs notamment sur l’énergie absolument maniaque qui est notable sur les allures art-rock expérimental digne des années 1970-1980 de « Ha, Ha Ha Ha, Haaa » avec un final des plus bouillants ou encore sur le volontairement cacophonique « Disobedience » à mi-chemin entre Nine Inch Nails et Kiran Leonard et le free-jazz complètement bordélique et improvisé de « Who Do You Root For ? ». Ils pourront également compter sur Saul Williams qui dresse un portrait alarmiste sur le changement climatique sur un « Under Rats » à la fois rythmé, frénétique et angoissant avec un ton presque grave, autoritaire et imposant contrastant à l’interprétation discrète et innocente de Satomi Matsuzaki.
Il ne manquera plus qu’un « Immigrant Songs » qui est une sorte de sequel à « Exit Only » où Deerhoof tire une fois de plus son épingle du jeu. Le groupe débute avec cette mélodie faussement innocente et joviale à mi-chemin entre indie pop et bossa nova tandis que Satomi Matsuzaki viendra raconter son parcours d’immigrante japonaise aux Etats-Unis sous l’administration Tr*mp et toute la désillusion qui en a découlé (« But you think we’re in your house, you are mistaken » suivi des « Da-la-la » presque joviales). Puis le morceau s’arrête et le quatuor se déchaine sur les dernières minutes instrumentales avant-gardistes absolument frénétiques, apocalyptiques, bordéliques et totalement noisy où les feedbacks grinçants, les larsens inaudibles et d’autres hurlements quitte à faire réveiller les morts priment abord afin de nous mettre sens dessus dessous, avec cette idée de tout détruire et foutre le feu partout. Et c’est ainsi que s’achève ce Noble and Godlike in Ruin qui traduit parfaitement la frustration, l’aliénation et la détresse des opprimés prouvant que Deerhoof n’a rien perdu de leur verve et de leur inventivité frénétique qui a marqué leur légende depuis plus de trente ans maintenant.
Note: 8/10
