Biche – B.I.C.H.E.

On se souviendra longtemps de l’impact de Biche sur le paysage hexagonal au printemps 2019. Le groupe parisien mené par Alexis Fugain (fils de vous savez qui) avait frappé fort avec un premier album remarquable du nom de La Nuit des Perséides (chroniqué ici) qui fut instantanément un monument de pop psychédélique à la française. Suite à cela, notre cerveau du groupe fut également à la tête de nombreuses productions de disques remarquables (Polycool, En Attendant Ana, Extraa, Edgar Déception…) tandis que d’autres membres du groupe sont aussi restés actifs comme Carol Teillard d’Eyry qui officie désormais à plein temps auprès de la troupe Catastrophe ou encore Brice Lenoble qui a présenté son détonnant side-project Cesar Precio. Il aura fallu attendre plus de cinq années pour attendre un digne successeur qui se nomme sobrement B.I.C.H.E. (qui est l’abréviation de Brève Interrogation sur les Cycles Humains Eternels).

Et autant vous dire que Biche a bien pris son temps pour se renouveler et nous surprendre une fois de plus. S’éloignant des ambiances pop psychédélique et quelque peu baroque dignes de Forever Pavot ou de Jacco Gardner entre autres, le groupe parisien prendra le monde à contrecourant dès le départ avec « Une Brève Interrogation » où les rythmes se font beaucoup plus motorik tandis que les synthés modulaires, séquenceurs et autres machines mènent la danse. Car oui, le thème principal de B.I.C.H.E. est le véritable rôle de la machine: la machine peut-elle être bénéfique pour les hommes ayant de grandes idées et ambitions musicales, dans ce cas la création de ce disque ? Ou préoccupante avec ce conflit entre la machine humaine et la machinerie ? Car avant tout, les machines possèdent ce côte cyclique et redondant mais n’est-ce pas là l’ironie de la chose où comment l’être humain et la vie en général fonctionnent ?

En abordant ce thème avec une approche musicale presque inédite, Biche fascine. On en veut pour preuve le morceau suivant nommé « Déjà-Vu » brouillant les pistes entre l’aspect digne des années 1990 et un autre plus moderne et synthétique tandis qu’on est plongé dans un imaginaire où les souvenirs et les sensations sont brouillés, où l’inconnu et le familier se rencontrent et où la mélancolie et la beauté se confondent. « Le Code », quant à lui, est une ode psychédélique et synthétique que n’aurait renié Stereolab (une des références ultimes de B.I.C.H.E., j’y reviendrai plus tard) mais également Silver Apples interrogeant avec beaucoup de sincérité nos rapports avec le monde numérique tandis que l’hypnotique « Le Mont Ventoux » qui viendra arpenter des chemins mécaniques dignes de Kraftwerk et de Can avec cette imagerie nostalgique qui règne toujours autant. Le renouveau du groupe parisien se fait incroyablement ressentir tout comme l’interprétation d’Alexis Fugain brouillant les pistes entre la nonchalance et la mélancolie avec d’autres pistes savamment arrangés comme le langoureux « Labrador » et le trépidant « Americanism » en compagnie de Margaux Bouchaudon d’En Attendant Ana qui prendra des inflexions vocales presque semblables à celles de Laetitia Sadier.

On retrouve également Nick Wheeldon le temps d’un « Ca va ? » alangui où les synthés font écho aux guitares boisées avant que le groupe vienne nous surprendre de nouveau avec cette incroyable fusion entre krautrock et bubblegum du très rythmé « La Spirale » se rapprochant clairement de Neu! ou encore du groove impeccable de « L’Engrenage ».  Il ne manquera plus qu’une conclusion plus apaisée et plus minimaliste « Les Cycles Humains » menée au piano et de quelques touches bien timides de clarinette pour nous rappeler qu’en fin de compte, les cycles humains sont éternels, les discussions tournent en rond et que les journées se suivent et se ressemblent en fin de compte. Serions-nous conditionnés à fonctionner comme des machines ? Ou a cohabiter avec elles ? Peu importe, Biche a réussi l’exploit à travers cette myriade d’influences incroyablement riches entre space age pop, library music, krautrock, pop psychédélique et rock allemande pour un melting-pot musical assourdissant. Un peu comme si Philip Glass, Kraftwerk, Bertrand Burgalat, Steve Reich, Can, Neu! ou encore Stereolab se réunissaient et unissent leurs forces respectives. Etablissant avec brio le lien entre le passé, le présent et le futur, les arrangements sont toujours aussi riches où les bidouillages électroniques s’acoquinent avec les guitares et les rythmiques motorik percutantes agrémentés (parfois) de cordes et de cuivres pour préserver cette chaleur organique ainsi que des choeurs (signés une fois de plus Margaux Bouchaudon). Finalement, Biche n’aurait-il pas créé la musique psychédélique du futur avec ce second album qui est un véritable travail d’orfèvre ?

Note: 9/10