Phoebe Bridgers – Lost Weekend

Ah là là, on a sacrément bouffé du Phoebe Bridgers depuis le début de cette décennie. Suite à la parution de son second album Punisher paru en plein confinement, l’artiste californienne a accédé au rang des superstars de la musique et elle était sur tous les plans. C’est quasiment impossible d’y échapper à sa surmédiatisation pendant de longues années, quitte à faire de l’ombre à ses comparses de boygenius ou sur ses protégé.e.s de son propre label feu Saddest Factory (Christian Lee Hutson, jasmine.4.t, et j’en passe). Maintenant que toute la planète était rivée sur elle, il était temps pour elle de livrer du nouveau contenu après ces longues années sous tous les projecteurs. Mesdames, messieurs, voici donc son troisième album en chair et en os qui s’intitule Lost Weekend.

Inutile de préciser que ce disque était attendu comme le Messie. Mais une chose est sûre, c’est que malgré la surmédiatisation presque maladive, Phoebe Bridgers sait attiser la curiosité et Lost Weekend ne déroge pas à la règle. Tout simplement parce qu’elle reste malgré tout une très grande parolière et une excellente compositrice qui saura nous émouvoir par sa voix si frêle et si vibrante. Inspirée par sa récente séparation avec l’acteur Paul Mescal et le décès de son père en 2022, Lost Weekend nous entraîne donc dans un périple nocturne et glacial qui est prêt à nous faire frissonner comme jamais avec « The Outside » notable par la voix vocodée de notre protagoniste ainsi que son atmosphère spatial afin de mieux parler de cette sensation de dissociation (« I am on the outside, watching », chante-t-elle). Mais le vocoder s’estompe petit à petit avec le morceau suivant nommé « Lost Boys » plus organique et plus lumineux avant de replonger dans les abysses avec « Kill Me » et « The Governor’s Waltz » à mi-chemin entre Sufjan Stevens et Elliott Smith mais en plus fantomatique parlant avec franchise de sa séparation avec Paul Mescal.

Phoebe Bridgers détonne par ces textes qui interpellent d’emblée par ce côté intimiste et délicat qui fait mouche une fois de plus. C’est notamment le cas lors des écoutes du plus rythmé « Bobby » presque shoegaze dans l’esprit (avec la participation de Mike Kinsella à la guitare) avant de partir dans des contrées alt-country/bluegrass avec le guilleret « Haunted » où la mandoline mène la danse entre autres. Même si l’on peut reprocher ce côté un peu trop raffiné par moments, il n’empêche que Lost Weekend sait concilier mélancolie épurée avec quelques (rares) moments d’introspection vibrante avec entre autres le thérapeutique « Still Standing » où elle revient sur les moments douloureux de son enfance marquée par un père disparu mais extrêmement abusif mais préfère opter pour la lucidité plutôt que la victimisation. D’ailleurs, un sublime hommage lui est glissé sur l’interlude menée au banjo nommée « Never Going Back Again! » où on entend un message de son père sur un répondeur. Toujours est-il qu’avec des titres à l’image de « Liberty Tree » si cathartique (avec Meg Duffy à la guitare) ou encore la plus mélancolique « Other Plans », on navigue dans cette introspection qui continue de nous toucher.

Bien entendu, cela n’empêche pas pour elle d’inviter un grand monde dans ce journal intime en clair-obscur. Hormis Jack Antonoff que l’on aime détester et qui officie derrière les manettes aux côtés du chouchou des temps modernes qu’est Alex G, Phoebe Bridges convie ses besties de boygenius sur « Lost Boys » (d’ailleurs, on entend très bien Julien Baker crier « 1, 2, 3, 4 » avant le crescendo) et « Haunted » mais également Cameron Winter de Geese sur le déchirant « I Can’t Wait » avec un solo d’harmonica signé Conor Oberst sans oublier sa poule aux œufs d’or qu’est Christian Lee Hutson ou des plus grands noms comme Blake Mills et Nick Zinner. Pas de jasmine4.t cependant, bizarre. Mais quoi qu’il en soit, Lost Weekends qui s’achève sur un « As Above » beaucoup plus intense émotionnellement allant crescendo où la voix de Phoebe Bridgers ira jusqu’à se briser les cordes vocales saura prendre aux tripes.

Parce que l’artiste californienne, malgré cette surmédiatisation qui nous a tous soûlé à un moment (y compris moi où je frôlais l’overdose), sait affiner son écriture ainsi que ses arrangements plus denses que jamais afin d’entraîner son auditoire dans ses tourments. Mais c’est aussi l’occasion parfaite d’exorciser ses maux pour pouvoir avancer et qu’il est bien mieux de continuer de vivre après les désastres plutôt que de choisir l’apitoiement.

Note: 9/10