
En l’espace de deux albums remarquables, L’Rain est devenue une des forces majeures de la scène musicale actuelle. On avait laissé Taja Cheek en pleine forme avec son chef-d’oeuvre nommé I Killed Your Dog il y a trois années de cela maintenant et qui lui a permis de connaître une incroyable ascension. De l’eau a coulé sous les ponts et l’heure est venue pour la musicienne multi-instrumentiste, productrice et chanteuse de Brooklyn de faire son grand retour avec son successeur sobrement intitulé fata morgana.
Après une courte introduction inquiétante du nom de « rumors of light » où une interférence radio qui sursaute avant que l’on entende les mots: « I keep trying to start », L’Rain plante le décor de ce fata morgana qui ira traiter des différents tourments de notre époque actuelle. Il est question de survie dans un monde hostile à travers ce patchwork musical aussi bien serein qu’avant-gardiste, notamment lors des écoutes de « with time » aux faux airs de The Smile et notable par ces accords de clavier fonctionnant comme une spirale ainsi que de « blue » à mi-chemin entre free-jazz spacieux et soul ambient qui sont accentués par l’interprétation renversante et réconfortante de notre protagoniste.
Une chose est sûre, c’est que fata morgana n’aura pas fini de nous surprendre avec ces arrangements à la fois chaleureux et surréalistes. L’Rain réussit à brouiller les pistes entre neo-soul psychédélique et post-rock expérimental, notamment sur « july 5th » aux débuts presque post-rock/indie folk avec cette guitare entêtante avant de prendre son auditoire de court avec des rythmes beaucoup plus saccadés dignes d’Animal Collective période Feels avec l’intervention surprenante du toaster jamaïcain Screechy Dan qui parlera des dégâts du capitalisme dans nos vies. On notera également des morceaux déconstruits de façon ludique mais énormément transcendants comme « borderline » et « elmyra » contrastant à des moments plus effrénés et explosifs comme les rythmiques déchaînées et les riffs crunchy de « soulless cycle » presque noise-rock/speed metal témoignant de son inventivité et qui reste vecteur des émotions de la musicienne de Brooklyn.
On vacille d’une émotion à une autre avec L’Rain, qu’elle soit pensive sur « glass ceiling » ou au bord du rouleau sur l’interlude déjantée de « i remember » où elle se remémore du R&B des années 1990 ou bien plus sensuelle sur le beaucoup plus soulful et onirique « birthday » notable par ces arrangements gospel qui se côtoient aux atmosphères presque ambient. Il ne manquera plus qu’une conclusion beaucoup plus spirituelle et funeste du nom de « church of no one » où elle finit par trouver une paix de façon déconcertante à travers cette imagerie trippy qui fera frémir plus d’un (« Inside of me a bear, and antlers dissolving in love », chante-t-elle). Une chose est sûre, c’est que L’Rain saura multiplier les expériences sonores comme le prouve ce fata morgana où elle exprime parfaitement les tourments de notre époque de la manière la plus élégante qui soit.
Note: 9/10
