Kamasi Washington – Harmony Of Difference

Kamasi Washington a enfin connu la consécration en 2015 avec son triple-album The Epic tout comme son acolyte Thundercat. Et il y a une, voire deux raisons à cela: Kendrick Lamar et Flying Lotus. Le très talentueux saxophoniste a offert ses services à ces derniers et a pu rentrer dans le cercle très fermé des collaborateurs les plus demandés à l’heure actuelle. En attendant un éventuel futur album, il nous fait patienter avec ce nouvel EP intitulé Harmony of Difference.

Pendant une bonne demie-heure, le saxophoniste californien fait parler ses prouesses toujours entouré de son live band pour nous offrir des morceaux jazz enjoués et ambitieux, que ce soit « Desire » qui ouvre le bal ou encore les spirituels « Knowledge » et « Perspective ». Avec toujours son sens du groove implacable et ses aspects cosmiques toujours aussi caractéristiques, Kamasi Washington joue comme il respire et après un « Integrity » remarquable vient la véritable pièce de résistance. Elle dure 13 minutes et se nomme « Truth » qui est un véritable patchwork jazz qui retrace les grandes lignes de Harmony of Difference pour nous offrir une véritable leçon maximaliste. Telle est la philosophie du bonhomme, celle de voir en plus grand.

Note: 9/10

Zara McFarlane – Arise

Parmi les plus belles révélations jazz de cette année 2017, il y a eu Jamila Farak dont j’attends toujours un disque mais aussi Zara McFarlane. C’est justement cette dernière qui nous intéresse car la chanteuse londonienne possède un je ne sais quoi qui rend sa musique absolument irrésistible. Et ce petit je ne sais quoi, on le retrouve sur son nouvel album intitulé Arise.

Soutenue par le très grand Gilles Peterson, Zara McFarlane continue d’afficher fièrement ses origines jamaïcaines sur ce troisième disque qui viendra concilier jazz et traditions locales. Dès lors, le dépaysement est le bienvenu avec des morceaux chaloupés allant de « Pride » à « In Between Worlds ». C’est avec l’aide du jeune batteur et producteur Moses Boyd qu’ils ajoutent un beau soupçon d’influences caribéennes notamment sur « Peace Begins Within », « Freedom Chain » ou encore « Allies Or Enemies ».

Il ne manque plus qu’une reprise du légendaire groupe The Congos intitulée « Fisherman » sans oublier l’intervention divine du clarinettiste Shabaka Hutchings sur l’hypnotique « Silhouette » pour faire de ce Arise un disque résolument introspectif où la ravissante Zara McFarlane est en communion avec ses racines afin d’en ressortir un univers métissé et largement bien peaufiné.

Note: 8.5/10

 

Melanie de Biasio – Lillies

C’était il y a dix ans, Mélanie de Biasio fut révélée au grand public avec son premier album A Stomach Is Burning avec un enjeu particulier centré sur sa santé. Mais il n’en est rien car la demoiselle est devenue un grand nom de la scène jazz du moment avec une discographie qui vaut vraiment le coup de se pencher dont son dernier EP No Take en 2013. Mais cette année, voilà qu’elle fait son grand retour avec l’impressionnant Lilies.

Partagé entre jazz, blues, soul et trip-hop, la chanteuse de Charleroi continue à bouleverser son auditeur avec son interprétation qui fait froid dans le dos sur des morceaux bouleversants et intrigants à l’image de « Your Freedom Is The End Of Me » aux tristes notes de piano mais également le délicat « Gold Junkies » qui a de quoi faire penser aux ambiances du mythique Out Of Season de Beth Gibbons et Rustin Man et l’hypnotique « Let Me Love You ».

Evidemment, il y a de quoi penser à du Agnes Obel dans sa manière d’être mais Melanie de Biasio possède plus de retenue que ce soit sur les ballades piano-voix larmoyantes comme « Lilies » ou des essais plus obscurs et minimalistes avec « Brother » et « Afro Blue » sans oublier sa conclusion bien expérimentale et renversante qu’est « And My Heart Goes On ». Oui, Lilies est impressionnant tant on laisse bouche bée par tant de grâce et tant d’imagination à travers ce disque sensible et chavirant, où Nina Simone rencontre Portishead. Dix ans après son premier album, elle nous prouve qu’elle a encore son mot à dire.

Note: 9/10

Sandra Nkaké – Tangerine Moon Wishes

En 2008, on s’est tous pris une immense claque avec le premier album de Sandra Nkaké qu’était Mansaadi. Et depuis, on ne lâche jamais la ravissante chanteuse et sa carrière toujours impeccable avec son album suivant Nothing For Granted en 2012. La successeure de Grace Jones qui mélange sans vergogne jazz, soul et sonorités world nous est revenue en septembre dernier avec son troisième disque très attendu du nom de Tangerine Moon Wishes. O joie !

La chanteuse franco-camerounaise nous embarque dans un univers introspectif et intimiste mais totalement onirique où elle fait parler ses influences musicales qui lui sont tendrement chères. En somme, Tangerine Moon Wishes est une incitation à la rêverie à travers des morceaux chatoyants à l’image de « The Dawn », « Hope » ou encore « Change » en passant des titres chantés en français comme les mystiques « Mon Cœur », « Nuit » et « Lune rousse ». A mi-chemin entre jazz, soul, rock et couleurs world sulfureuses, elle ne laissera personne indifférent sans compter qu’elle est entourée de la crème de la crème comme le flûtiste Jî Dû, la guitariste de Jungle Bouk Tatiana Paris, le batteur Thibaut Brandalise ainsi que le bassiste Kenny Ruby.

Ce troisième album verra l’occasion pour notre Sandra Nkaké de nous faire part de son talent hors-normes à travers ce voyage psychédélique et envoûtant où l’on traverse des contrées à la fois exotiques et particulières. Tangerine Moon Wishes vous laissera bouche bée si vous acceptez l’initiation au voyage.

Note: 8/10

 

Ojard – Euphonie

Saviez-vous qu’Adrien Soleiman avait également un petit frère musicien ? Et bien, c’est le cas et il se nomme Maxime Daoud et il a été bassiste pour plusieurs groupes comme Forever Pavot ou encore Ricky Hollywood. Depuis l’année dernière, il s’est lancé dans son propre projet instrumental intitulé Ojard dont est enfin disponible son premier album nommé Euphonie.

Dès les premières notes de l’album, nous voilà plongés dans un océan de béatitude à travers des compositions relaxantes et cinématographiques. Il suffit d’écouter les très belles pièces totalement easy-listening à l’image des élégants « Plage de la concurrence » et « Les machines parlantes » et d’autres rêveurs comme « Dormir », « Phonogénie » ou encore la conclusion intitulée « Quelle histoire, là-bas, attend sa fin ? ». On serait même tenté de faire un rapprochement entre le Brille de son frère Adrien Soleiman (qui officie au saxophone sur cet opus) en raison de son côté nostalgique qui en ressort à travers sa musique ô combien paisible avec sa clarinette qui nous émeut et envoûte, notamment sur « Sans craindre le vent et le vertige » et « Les coursiers de l’exil » mais avec une facilité déconcertante.

Avis aux éternels nostalgiques de François de Roubaix et Erik Satie, le premier album d’Ojard sera votre disque de méditation. Tantôt jazz, library music, folk et easy-listening, le musicien multi-instrumentiste vous aidera à faire le vide intérieur grâce à sa musique poétique et mystérieuse. Il y a du talent chez les frères Soleiman/Daoud.

Note: 8/10

Retrouvez Ojard sur Facebook / Bandcamp

Ork – Orknest

Ork est un duo de Strasbourg qui aime mélanger jazz, electronica et rock pur et dur. Armé d’un vibraphone, d’une guitare ainsi que d’une batterie, Olivier Maurel (vibraphone) et Samuel Klein (batterie) prouvent qu’ils veulent sortir de l’ordinaire avec leur premier album Orknest.

Résolument original, Ork impressionne d’emblée par ses pièces instrumentales complexes et quasi-cinématographiques à l’image de « Orknest », « Tänzte » et « Mahatma » avec son duo vibraphone/batterie donne le ton. Il n’oublie pas pour autant des morceaux chantés en anglais (avec le fort accent frenchy qui va avec, parce que bon on est en France quand même…) sur « Crash », « Black Blow » ou encore le poppy « How I Feel » qui fait du pied pour la FM.

Tantôt smooth sur « Softly Broken » tantôt aventureux sur le sombre « Cash Game » avec ses nombreux samples vocaux en pagaille, Ork nous embarque dans un univers transgressif avec Orknest. Réservé aux avides d’originalité où le vibraphone donne le ton à travers des rythmes acrobatiques et impressionnants nous mettant en transe.

Note: 8/10

Retrouvez Ork sur SiteFacebook / Bandcamp

King Krule – The Ooz

Lorsque King Krule a débarqué en 2013 avec son premier album Six Feet Beneath The Moon, nul doute qu’il allait bouleverser les codes de la musique actuelle. Dès lors, l’étiquette musicale du rouquin londonien est tout simplement multiple, aussi bien à l’aise dans les ambiances trip-hop que jazz en passant par le post-punk et le hip-hop alternatif sous ses divers alter-egos: Zoo Kid en 2014, son vrai nom Archy Marshall en 2015 (chroniqué ici). Mais c’est sous le pseudonyme King Krule qu’il revient avec son troisième album intitulé The Ooz qui est une immersion dans la psychologie brute et torturée de notre hôte préféré.

On retrouve donc ce qu’il sait faire de mieux, c’est-à-dire une musique hybride et totalement urbaine composée en 19 actes tout aussi abrasifs que majestueux. On débute la grande épopée avec un « Biscuit Town » résolument jazzy et atmosphérique entre ses notes répétitives et la voix désormais reconnaissable entre mille du londonien qui frappe fort, suivi d’un « The Locomotive » plus cauchemardesque avec ses distorsions sourdes avant d’atterrir sur un « Dum Surfer » plus mélodieux aux saxophones sourds. Pour faire simple, The Ooz fonctionne également comme une montagne russe musicale, passant du calme à la tempête, de la rage à la douceur en un peu de temps. Mais cela a de quoi traduire l’état d’esprit quasi-bipolaire d’Archy Marshall en musique et par sa voix venue d’outre-tombe, à savoir ses multiples angoisses qui le tourmentent de tous les côtés.

Et ne croyez pas que cet opus sera de tout repos, bien au contraire car voilà que l’on peut basculer de temps à autre sans nous prévenir. Entre la sombre et désespérée « Slush Puppy » et les ballades mélodieuses lorgnant vers la trip-hop de ses débuts que sont « Logos », « Cadet Limbo » ou encore « Czech One », King Krule est le seul à traverser différentes salles, différentes ambiances sans jamais s’emmêler les pinceaux. Convoquant aussi bien les influences jazz sur « Sublunary » et « Lonely Blue » que celles plus post-punk sur les urgents « Emergency Blind », « Vidual » ou encore l’énervé « Half Man Half Shark », The Ooz impressionne de bout en bout tout comme « Midnight 01 (Deep Sea Diver) » avec sa batterie parfaitement cadencée. Et lorsque ce n’est pas sa voix grave tantôt chantée tantôt hurlée qui n’est pas mise en avant, il n’hésite pas à faire intervenir d’autres voix comme une en espagnol sur l’interlude « Bermondsey Bosom (Left) » et une autre qui parle en tagalog (dialecte philippin) sur le tourmenté « The Cadet Leaps », ce qui renforce encore plus le côté roman-fleuve qui se dégage à travers ce chef-d’oeuvre.

Clôturant ce voyage complexe avec un « La Lune » plus paisible en guise de délivrance, The Ooz est sans conteste un des œuvres les plus complètes mais aussi les plus audacieuses qu’a pu concevoir ce génie que l’on appelle King Krule. Une immersion dans la psychologie totalement insaisissable de son auteur aux sombres tréfonds ne fait pas de mal car on prend conscience de toute l’atmosphère viscérale et cathartique qui se dégage tout au long de ces 19 morceaux intenses et oppressants totalement brutal et surréaliste. Et par tous les horribles défauts qu’il nous balance en pleine figure, il en ressort un très grand album à la beauté désarmante et totalement inouï.

Note: 10/10

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