Joao Selva – Natureza

Quand monsieur Bruno « Patchworks » Hovart n’est pas trop occupé avec ses millions de side-projects (comprenez Uptown Funk Empire, Taggy Matcher ou Voilaaa à deux reprises), il reste derrière les manettes pour les autres. Et ici, le workaholic lyonnais a décidé de s’allier avec Jonathan Da Silva alias Joao Selva, un autre workaholic venu d’Ipanema à l’origine des actes musicaux comme Forro de Rebecca ou Seu Matuto, en produisant son nouvel album nommé Natureza.

En huit titres exotiques, le combo Patchworks/Selva part à la source de la bossa-nova, la samba et autres musiques brésiliennes sur des réussites tropicales comme « Pessoas », « Felicidade » ou encore l’excellent et rythmé « Um Caroço ». L’ambiance chill est au rendez-vous et on ne peut pas s’en plaindre tant la voix suave du natif d’Ipanema caresse nos tympans et les morceaux comme « Se Foi », « Maria » ou encore le dernier morceau « Babado Forte » jouent avec nos sens naturellement.

Entre la production DIY reconnaissable entre mille de Patchworks et le savoir-faire de Joao Selva, ce Natureza est plus qu’un hommage à la musique brésilienne festive (les spectres de Jorge Ben et de Caetano Veloso) mais une extension de la tropicalia dont la flamme est ravivée.

Note: 8.5/10

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Quantic & Nidia Góngora – Curao

Le duo Will Holland/Nidia Góngora est certainement l’alchimie la plus cool que le monde ait connu. Depuis leur première collaboration en 2009 sur l’album Quantic & His Combo Barbaro, le DJ/producteur/musicien multi-instrumentiste britannique et la chanteuse colombienne, membre du groupe Canalon, font l’incroyable paire jusqu’à maintenant. Il était finalement temps pour un véritable album collaboratif qui paraît enfin cette année du nom de Curao.

Cet opus est composé de 18 titres dont quatre interludes (trois des quatre interludes sont des petits morceaux a cappella de la part de l’exotique Nidia Góngora), Curao permet de capturer toute l’essence de l’alchimie entre les deux où l’on navigue sur la côte pacifique avec quiétude. La rencontre entre la cumbia, la bossa-nova, la salsa et autres musiques folklores colombiennes et les sonorités plus occidentales est au rendez-vous et donne naissance à des moments tropicaux bien juteux à l’image de « E Ye Ye », « Que Me Duele ? » ainsi que le savoureux « Se Lo Vi ».

Il y en a pour tous les goûts, que ce soit les accents dub sur le bien-nommé « Dub del Pacifico » qui aurait pu figurer sur n’importe quel album de Quantic and His Flowering Inferno ou des sonorités électroniques qui planent comme les claviers 8-Bit du très rythmé « Ojos Vicheros » mais aussi « Amor en Francia » sans oublier une prestation a cappella sur le planant et hypnotique « Dios Promete ». Il y a également un côté best-of des meilleures collaborations entre les deux têtes pensantes avec des versions réactualisées de « Un Canto a mi Terra » et de « No Soy del Valle » ainsi que d’anciennes chansons que « Muévelo Negro » et « Ñanguita ».

Quoi de mieux qu’une bande-son qui sent l’exotisme que ce Curao. Quantic et Nidia Góngora font parfaitement la paire et prouvent qu’on peut mélanger musiques traditionnelles latines avec des soupçons de hip-hop et d’electronica sans aucun souci et c’est sans compter sur les maîtres dans la matière.

Note: 8/10

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ELi & Alex Wondergem – Buying Our Freedom

L’an dernier, je vous ai parlé d’une artiste afro-soul ghanéenne du nom de Jojo Abot avec son EP mémorable nommé Fyfya Woto (chroniqué ici). Cette année, on continue notre exploration sur les terres ghanéennes afin de partir à la rencontre d’un duo très talentueux: ELi qui est un jeune artiste venu d’Accra et qui a fait ses premières armes en 2013 avec son premier single afro-fusion « The Devil Is In The Detail » et Alex Wondergem qui est un producteur expérimental pour le moins créatif. A eux deux, ils prêtent main forte avec un premier EP en commun du nom de Buying Our Freedom. Dépaysement garanti.

En cinq titres, ELi et Alex Wondergem passent en revue leurs influences communes: neo-soul, afrobeat, electronica et fusion tout en restant lucide et humble autour de leur environnement. Sur Buying Our Freedom, il est surtout question de la recherche de la vérité mais aussi de la situation actuelle au Ghana et l’amour propre. Et cette vérité qu’ils recherchent tant, on arrive à la déceler sur l’introduction « Old Evil Dwarfs » contenant un sample vocal de Prez J.J. Rawlings s’en prenant à la NDC avant que la voix entraînante d’ELi ne prenne le relais sur le groove rétro de « Sunday Morning » et de la ballade planante et exotique de « Chapter II » mettant en avant ses doutes et son manque de confiance en soi.

Mais la plupart du temps, il n’hésite pas à faire part de je-m’en-foutisme avec le très bien nommé « Je m’en bats les couilles » (ce sont d’ailleurs les seuls mots prononcés en français de cet EP) ou est favorable à la dépénalisation du cannabis sur les rythmes afrobeat de l’excellent « Hygrade ». La seconde bonne surprise de l’EP est la conclusion « Hueman » avec Worlasi et Adomaa qui viendra flirter avec les influences afro-trap complètement trippy. En définitive, Buying Our Freedom est un bon premier EP qui permet de capter l’atmosphère ghanéenne et c’est sans compter sur les talents respectifs d’ELi et d’Alex Wondergem.

Note: 8.5/10

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Curumin – Boca

Curumin n’est pas du tout connu dans tout l’Hexagone mais dans son Brésil natal, il est un petit peu plus populaire. Auteur de trois disques, le musicien de Sao Paulo a tissé un univers musical aussi bien indescriptible qu’ingénieux et il continue à brouiller les pistes avec son nouvel album Boca.

En 13 titres et 35 minutes chrono, Curumin montre qu’il a plus d’un tour dans la poche avec des expérimentations pop venues d’ailleurs comme l’introduction entraînante « Bora Passear » ou encore les aventures électro déjantés de « Boca Pequena no 1 » conviant l’artiste local Russo Passapusso sans compter son sequel centré sur les percussions et bien entendu le trippy « Cabeça ». Hormis ces moments left-field résonnent des mélopées plus modernes avec le soulful « Prata, Ferro, Baro » avec la participation de Lucas Martins et Luê et autres « Terrivel » et le quasi-parfait « Boca de Groselha ».

Boca est tout simplement une exploration à travers les différentes inspirations musicales du musicien multi-instrumentiste en passant des influences hip-hop sur l’interlude « Tramela » avec Rico Dalassam avec son instru très Run The Jewels au funk sur le fiévreux « Boca Cheia » avec Indee Styla, sans oublier une conclusion bien locale et exotique nommée « Paçoca » avec une flopée d’invités tels que Andreia Dias, Anelis Assumpção, Edy Trombone, Iara Rennó, Max B.O. ou encore Zé Nigro. Le quatrième opus de Curumin confirme un peu plus l’étrangeté et l’excentricité de Curumin sans pour autant nier sa qualité mélodique qui nous dépayse en moins de deux.

Note: 7.5/10

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Oumou Sangaré – Mogoya

Hormis Amadou & Mariam et autres feu Ali Farka Touré, Oumou Sangaré est également un monument de la musique malienne. La diva originaire de la région forestière du Wassoulou est présente depuis moins de décennies et est devenue une référence grâce à ses indétrônables classiques Moussolou et Ko Sira. Après un silence radio de huit ans (son dernier album Seya produit par Cheik Tidiane paru en 2009), elle décide d’effectuer un come-back fracassant avec son nouvel opus Mogoya (« les relations humaines d’aujourd’hui ») sur le label No Format.

Et comme tout come-back qui se respecte, Oumou Sangaré décide de frapper fort avec son interprétation impeccable sur des titres rayonnants comme « Bena Bena », « Mali Niale » et « Djoukourou » (avec un solo de guitare bien endiablé) alliant wassalou et influences plus occidentales. Il est question de la place de la femme africaine dans la société sur des morceaux incroyablement rythmés comme « Yere Faga » et « Fadjamou » comptant la participation du super-batteur Tony Allen mais il met en garde les beaux-parleurs qui font tout pour avoir leurs conquêtes féminines dans leur lit sur les sonorités électro-pop de « Kamelemba ».

C’est avec des ballades reposantes telles que les plus traditionnels « Mali Niale » ou encore « Minata Waraba » où elle venge sa mère sans oublier l’entêtant et smooth « Kounkoun » qu’elle arrive à toucher l’auditeur. Mais tout ceci n’est rien comparé au dernier morceau de l’opus qui est sans doute la composition la plus bouleversante et touchante qu’elle ait pu composer jusque là. Soutenue par une basse et des claviers aériens, l’interprétation d’Oumou Sangaré est magistrale et mérite toute notre attention grâce à cette charge d’émotions présente. Mogoya est un come-back entièrement salué de la part d’une diva malienne qui n’a plus rien à prouver et qui revient nous délivrer des messages toujours aussi percutants que nécessaires.

Note: 8.5/10

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Dona Onete – Banzeiro

On a souvent tendance à oublier Dona Onete mais c’est pourtant une légende au Belém. La chanteuse de 77 ans est surnommée « la grande dame de la chanson amazonienne » même si elle n’a publié que son premier album qu’en 2014 intitulé Feitiço Caboclo qui fut de très bonne qualité. Trois ans plus tard, la grande dame nous revient en forme avec son nouvel opus intitulé Banzeiro aussi vindicatif que coquin.

En douze titres ensoleillés, Dona Onete chante la vie, l’amour et les plaisirs quotidiens avec ses influences allant aussi du boléro aux influences afro-caribéennes et rythmes brésiliens comme sur les pétillants « Tipiti », « Banzeiro » ou encore l’entêtant « No Meio do Pitiu ». C’est à se demander si l’artiste (ex-professeur d’histoire et ex-représentante syndicale) ne s’est pas prise une cure de jouvence mais ce qui est sur, c’est qu’elle a de l’énergie à revendre, ce qui n’est pas pour déplaire avec les rythmiques endiablées et festives de « Faceira », « Quiemoso e Tremoso » flirtant avec la cumbia et « No Sabor do Beijo ».

La seconde partie de Banzeiro est moins festive mais reste pour autant intéressante. Les compositions plus calmes comme le percussif « Lua Jaci », les envoûtants « Proposta Indecente » et « Quando eu Te Conheci » qui est une belle chanson d’amour sans oublier la conclusion mélancolique et introspective nommée « Sonhos de Adolescente » permettent de mettre en valeur l’interprétation vibrante de Dona Onete. Calypso Rose n’a qu’à bien se tenir car une autre vétéran s’apprête à nous faire danser et nous rêver pour cet été et ça nous vient tout droit de Belém. Banzeiro peut faire grimper les températures, lui tout seul.

Note: 8.5/10

Oiseaux-Tempête – AL-‘AN

Le groupe Oiseaux-Tempête s’est fait connaître avec leurs deux albums faisant l’éloge de la Méditerranée avec un premier album en 2012 rendant hommage à la Grèce et Ütopiya en 2015 rendant hommage à la Sicile et à la Turquie. C’est donc pas un hasard qu’ils décident de clore leur trilogie avec un nouvel album intitulé AL-‘AN où ils font un arrêt au Liban.

Et très vite, on a affaire à un voyage cérébral des plus étourdissants dans la capitale de Beyrouth où le groupe nous entraîne dans leur post-rock massif et peu accessible. En effet, on arrive à capter l’ambiance générale de la ville qui traverse une période sombre de son histoire politiquement et socialement parlant à travers des lentes progressions musicales qui font froid dans le dos comme « Bab Sharqi », « Feu aux Frontières » ou encore « Our Mind Is A Sponge, Our Heart Is A Stream ».

Avec l’aide de Sylvain Joasson de Mendelson et de Mondkopf, les deux têtes pensantes que sont Frédéric D. Oberland et Stéphane Peigneul arrivent à peindre un Beyrouth sombrant dans le chaos avec le rude « Baalshamin » durant 7 minutes, les élans jazzy de « The Offering » ou encore le tragique « Ya Layl, Ya 3aynaki (Ô Nuit, Ô Tes Yeux) ». Ils font également intervenir le chanteur local Tamer Abu Ghazaleh pour un moment de contemplation qu’est le bouleversant « I Don’t Know, What Or Why (Mish Aaref Eish W Leish) » ou encore le britannique G.W.Sok du groupe The Ex pour un moment de spoken-word solennel nommé « Through The Speech Of Stars », monument de 17 minutes où on alterne destruction/reconstruction, accalmie/beau temps en fonction du climat musical changeant sans cesse.

Avec AL-‘AN, Oiseaux-Tempête clôt avec maestria leur trilogie hommage à la Méditerranée. Même si il paraît difficile d’accès aux premiers abords, cela permet justement au groupe de maîtriser parfaitement leur sujet et d’apporter leur version de leur destination afin de donner un résultat précis et fascinant.

Note: 7/10