
Il y a de ces découvertes musicales qui peuvent nous scotcher dès les premières secondes. Cette sensation de découvrir de la nouveauté qui sort des sentiers battus et qui parcourt énormément de frissons dans l’échine. La dernière fois que j’ai vraiment ressenti ça, c’était, étant avide de découvertes musicales tout en évitant ma boîte mail, en naviguant un peu sur le Darknet en tombant sur ce nom-là: Los Thuthanaka. Et derrière ce nom se cache deux frangins venus tout droit de Bolivie que sont Joshua Chuquimia Crampton (guitare, basse) ainsi que Chuquimamani-Condori que beaucoup l’ont connu sous le pseudonyme Elysia Crampton avec un album nommé DJ E paru en 2023, prêts à nous en faire voir de toutes les couleurs avec un premier album.
Alors, qu’est-ce qui fait la singularité de Los Thuthanaka ? Tout simplement parce que les deux frangins iront puiser dans leurs racines à travers leur musique complètement ensorcelante et expérimentale. La fratrie viendra puiser son inspiration auprès de la musique andine, de la huayño bolivienne, de la cumbia digitale en incorporant des influences plus avant-gardistes et expérimentales tout au long de ces huit titres absolument survoltés et endiablés. Les riffs de guitare s’acoquinent aux grooves à la fois lourds et tourbillonnants, comme l’atteste le morceau d’ouverture nommé « Q’iwanakax-Q’iwsanakax Utjxiwa » qui ouvre les hostilités comme un lever du soleil avant d’ajouter un brin d’intensité avec la production lo-fi de « Jallalla Ayllu Pahaza Marka Qalaqutu Pakaxa » aux allures rave où les percussions assourdissantes mènent la danse. Et très vite, on se demande si Los Thuthanaka allait être un voyage onirique ou cauchemardesque mais une chose est sûre, c’est que ça déménage fort.
Plus on avance dans ce disque, plus les grooves se font heavy et les guitares se font plus hypnotiques. Les deux frangins réussissent à mettre au goût du jour les musiques indigènes avec cet espèce de soundsystem complètement foufou et aliénesques, notamment lors des écoutes de « Huayño “Ipi Saxra” » et de « Huayño “Phuju” » où ce n’est pas surprenant d’entendre des tags de DJ comme on peut l’entendre au début des morceaux hip-hop (par exemple: « Mustard on the beat hoe » pour une production de DJ Mustard) mêlées aux rythmiques syncopées et ces synthés absolument épileptiques. Ajoutez ceci des samples qui viendraient d’un jeu vidéo de combat, à la Tekken ou Street Fighter, vous obtiendrez un bon festival musical bien pétillant. On navigue aisément dans ces paysages boliviennes de bout en bout avec également l’intermède de 3 minutes du nom de « Caporal “Apnaqkaya Titi” » qui viendra rendre hommage à la fameuse danse bolivienne qu’est le caporal mais avec une légère touche dance-punk plus viscérale et peu déplaisante avant de redoubler d’intensité avec « Kullawada « Awila » » (pour info, le kullawada est une autre danse technique bolivienne) où ce trio guitare/beats électroniques/samples complètement extraterrestres qui nous fera suffoquer comme personne avec ces notes de piano rappelant le minimalisme de Steve Reich symbolisant la bouffée d’oxygène au milieu de ce chaos ambiant où l’on contemplerait une explosion qui ne surviendra jamais.
Los Thuthanaka fait grimper la température au fur et à mesure, à un tel point que l’ambiance est devenue plus bouillante que jamais. Le duo de frangins n’aura pas l’intention de freiner car intervient les allures presque drone de « Parrandita “Sariri Tunupa” » à l’ambiance digne de Oneohtrix Point Never. Mais en creusant profondément, ce premier album est un véritable hommage à Chuqi Chinchay qui est une divinité Aymara dépeinte comme un animal multicolore qui protège la communauté queer. Alors forcément, l’ambiance se veut à la fois chaotique et colorée aura de quoi à la fois décontenancer et fasciner de bout en bout avec « Salay “Titi Ch’iri Siqititi” » en guise de conclusion flamboyante. Une ambiance que Los Thuthanaka réussit à dépeindre avec beaucoup de succès car au milieu de ces expérimentations foutraques et indigènes, il en résulte un véritable message d’espoir, à l’heure où l’on bascule dans le fascisme le plus détonnant où les personnes racisées mais également la communauté LGBTQIA+ sont de plus en plus mises sur le banc de touche. La fratrie nous offre une incroyable bande-son absolument dense, dépaysante où ce mur du son riche en sonorités à la fois ancestrales et futuristes ira se transmettre de génération en génération. Et ça, c’est très fort.
Note: 10/10
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