Activity – A Thousand Years In Another Way

En l’espace de deux albums, Travis Johnson et Steven Levine poursuivent leur aventure post-Grooms avec leur nouveau groupe Activity en compagnie de la guitariste Jess Rees du groupe Russian Baths et de la nouvelle recrue qu’est la bassiste Bri DiGioia. Autant vous dire que le quatuor de Brooklyn nous avait tout de même bouleversé et hypnotisé avec leur précédent album nommé Spirit In The Room marqué par le deuil et l’aliénation de notre monde il y a deux années de cela maintenant (chroniqué ici). De l’eau a coulé sous les ponts et l’heure est venue pour eux de marquer une fois de plus leur territoire avec leur successeur nommé A Thousand Years In Another Way.

Autant annoncer une mauvaise nouvelle mais ce troisième album aura été la dernière fois que l’on entendra le très talentueux Steven Levine derrière les fûts. L’acteur à ses heures perdues (qui se souvient de son caméo dans le tout premier épisode de Better Call Saul avec son frère ?) a décidé de quitter le navire après la fin de l’enregistrement de ce troisième mais de manière amicale. Il est donc remplacé par Brian Alvarez que les aficionados doivent connaître car il a joué auprès de The Pains of Being Pure At Heart et de Peel Dream Magazine. Mais toujours est-il que l’on avait hâte de savoir ce qu’Activity nous a réservé pour cette troisième aventure musicale produite une fois de plus par Jeff Berner de Psychic TV (que je pourrais considérer comme cinquième membre du groupe désormais). Si Unmask Whoever (chroniqué ici) fut publié ironiquement tandis que le confinement a éclaté, Spirit In The Room fut publié pendant les vacances d’été, nul doute que le timing sera cette fois-ci le meilleur pour A Thousand Years In Another Way qui viendra nous ensorceler une fois de plus.

Ce que l’on retient d’Activity est ce savoureux mélange d’art-rock, post-punk, darkwave, trip-hop, dream-pop et de noise-rock pour dépeindre une parfaite bande-son de notre époque anxiogène dominée par la montée de l’ultracapitalisme et et en quête de paix, de réconfort et d’échappatoire. Le quatuor continue de repousser les limites où les spectres d’Autolux, Suuns et This Mortal Coil planent tout au long et ce dès le départ avec le sinistre et frémissant « In Another Way ». A travers cette rythmique quelque peu dansante contrastant aux textures sombres sous psychotropes ainsi que ses riffs presque western-spaghetti avec cette envie d’exorciser, le groupe de Brooklyn cherche à exorciser cette rage, cette anxiété et cette paranoïa qui leur rongent depuis longtemps (« Who will marry me now ? All the good husbands have drowned », chante Travis Johnson). Suite à cela, il viendra souffler le chaud et le froid avec « We Go Where We’re Not Wanted » avec ces beats électroniques palpitants avant de prendre de l’ampleur mais aussi avec le plus organique « I Came Here To Harm You » à mi-chemin entre indie rock et dream-pop avec une ambiance très James Bond dans l’âme tout en abordant ce thème de la confrontation sous toutes ses formes.

Bien évidemment, A Thousand Years In Another détonne par cette large palette sonore tout en restant à la fois ténébreux et lumineux. C’est notamment le cas pour « Heavy Breathing » où Activity viendra arpenter des chemins synthpop digne des années 1980 en marchant sur les pas de Depeche Mode et de Duran Duran qui est une véritable réussite. L’autre aspect inédit, c’est que Travis Johnson, par son interprétation entre Frank Black et Thom Yorke (et donc beaucoup moins Malkmus que dans sa période Grooms), ira encore plus partager l’affiche aux côtés de Bri DiGioia et Jess Rees. Cette dernière, qui possède des relents de Rachel Goswell et de Kazu Makino dans la voix, qui avait publié le second album de Russian Baths l’année dernière (chroniqué ici) continue de tirer son épingle du jeu sur « A Piece Of Mirror » à la fois éthéré et menaçant mais aussi sur l’hypnotique « Scissors » aux basses lourdes et aux relents presque BEAK>. Mais je vais être honnête, la véritable MVP de cet album restera la bassiste Bri DiGioia. Si vous vous souvenez, j’avais dit que j’étais un peu déçu de la manière dont le groupe l’a présenté sur l’interlude « Ect Frag » de l’album précédent. Et bien, la bassiste m’a littéralement scotché par son interprétation absolument vibrante et vulnérable (son vibrato me rappelle énormément Beth Gibbons, prouvant énormément sa technicité dans sa voix) sur « Good Memory » ainsi que sur « Her Alphabet » où elle ira explorer avec beaucoup d’émotion le côté négatif de l’innocence perdue dans ce monde où le malaise général et ambiant est plus que palpable.

Au moment où on se laisse submerger par le ressentiment dans cette société qui nous paraît trop étrange et trop inquiétant, que peut-on faire ? La meilleure option est de riposter en extériorisant ces sentiments négatifs, comme l’atteste la conclusion bien cinématographique et glaciale du nom de « A Beast » (où l’on retrouve Travis Johnson en lead vocal), inspiré de l’ouvrage Blood Meridian, notable pour cette montée progressive avant cette explosion instrumentale presque apocalyptique qui ira tout dévaster sur son passage (“I saw the beastbloody and wild / Down on its knees with the mind of a child”, chante-t-il). On peut donc imaginer ce A Thousand Years In Another Way comme un exutoire, un échappatoire face à un enivronnement que l’on ne comprend pas mais qui nous intrigue à chaque fois en espérant trouver une lueur d’espoir. Brouillant les pistes entre rêve et cauchemar, relativisme et nihilisme, la beauté et la laideur, ce troisième album d’Activity semble plus diversifié mais notable pour ces influences plus riches que jamais qui se dévoilent à nous à cours d’écoutes répétées.

Note: 8.5/10